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Aperçu de la Révolution au
quotidien dans le Dauphiné |
En 1369, le Dauphiné est rattaché au royaume de France, dont il constitue une des marches. Cette province, pays sans unité géographique, est limitée au nord par la Savoie et le Bugey, au sud la Provence, à l’ouest le Vanetinois et le Viennois qui plongent dans le Rhône et à l’est par la montagne. A la veille de la Révolution plus de 2/3 des habitants habitent à la campagne. Malgré cela, une intense activité artisanale anime les villes et villages, travail du bois, papeteries, moulinage de la soie. Le Dauphiné, sans être une région industrialisée, n’en est néanmoins une région fortement marquée par un fort taux de proto-industrialisation. La région compte de nombreuses manufactures métallurgiques, de toiles de coton à Voiron, les papeteries de Montgolfier en Ardèche, de ganterie et de quincaillerie à Grenoble. Cette proto-industrie est dû à des nobles, comme les Barral et les Marcieu, mais elle contrôlée, ainsi que la vie économique par des grandes familles de négociants roturiers, comme les Dolle, les Rabby et les Périer. Malgré la présence d’une main d’œuvre laborieuse ouvrière, le Dauphiné ne connaît pas de véritables révoltes ouvrières hormis l’apparition de mouvements revendicatifs violents. Grenoble est une cité comprenant 23 000 habitants, dont un forte majorité de gens exerçant de petits métiers : couturiers, tisserands, domestiques. L’intendant Fontagnieu voit dans les ouvriers des usines métallurgiques des sortes de gens extrêmement mutins, tandis que les conditions de vie miséreuses et effroyables des tisserands de Voiron [1] peuvent prédestiner une partie du peuple Dauphinois aux luttes révolutionnaires, sociales et démocratiques à venir.
Lorsque que les événements révolutionnaires arrivent, la société française est un monde immobile où aucune progression n’est possible depuis 1784 notamment, “ les chemins sont fermés de toutes parts ” écrit Barnave.
La journée des Tuiles
Et le triomphe de la bourgeoisie éclairée
Grenoble possède, comme Dijon, un parlement jaloux de ses franchises provinciales. A partir de 1786, l’administration royale s’efforce de réduire le rôle des parlements qui s’opposent à son projet de réforme fiscal au profit. Face aux réformes de la justice de Lamoignon et à la mise en place d’un pouvoir centralisé, le parlement de Grenoble, le 21 avril 1788, menace le souverain de faire sécession. Le 9 mai, il refuse d’enregistrer les nouveaux édits qui prévoient l’abaissement du nombre de parlementaires de 72 à 46. De même, il refuse d’enregistrer l’édit réduisant ses attributions judiciaires au profit des grands bailliages et celui donnant le droit au roi de créer des impôts provisoires sans que le parlement puisse faire de remontrances. Le lendemain, le lieutenant général en Dauphiné fait enregistrer les édits et fermer le parlement. Réunis à l’hôtel de Bérulle, le 20 mai, les magistrats dénoncent les ministres du roi comme despotes. L’autorité royale réagit par l’envoi de lettres de cachet à leur encontre. Arrivant à Grenoble, la nouvelle fait rapidement le tour de la ville. A l’agitation des avocats et des hommes de loi, au nombre de 542, succède celle de la rue. Le samedi 7 juin 1788, jour de marché à Grenoble, le tocsin sonne. Pour empêcher les membres du Parlement de Grenoble d’obéir aux lettres de cachet de Louis XVI, qui les exilent hors de la ville, la foule dépave les rues, grimpe sur les toits et lance des tuiles sur les régiments de Royal Marine et Austrasie. 20 militaires meurs ainsi que deux émeutiers. Le second bilan est plus lourd, c’est le début de la fin de l’Ancien Régime. Parmi les rangs du Royal Marine, cantonné à Grenoble et habillé d’un uniforme blanc aux revers bleus et parement blancs, qui se jour là essuie les jets de pierre de la foule Grenobloise, se trouve le sergent major Bernadotte, qui sera ministre de la Guerre et 1799, maréchal de France et 1804 et roi de Suède en 1810.
En réaction à l’action royale,
dès le 14 juin, à l’hôtel de ville de Grenoble, 9 ecclésiastiques, 33 nobles et
59 membres du Tiers Etat adoptent le triple voeu préparé par l’avocat Jean
Joseph Mounier :
- le rétablissement du parlement de Grenoble dans tous ses droits.
- la convocation des Etats provinciaux, suspendus depuis 1628, et le doublement
du Tires.
- la convocation des Etats généraux pour aider le roi à remédier aux problèmes
du royaume, donc qui doivent jouer plus qu’un rôle consultatif.
Dès lors les villes et les bourgs du Dauphiné sont invitées à envoyer des représentants à Grenoble afin d'étudier la manière de sauvegarder les libertés de la province. Informé de cette réunion, le roi la déclare illégale. Les 491 députés quittent Grenoble et se rendent à Vizille, où l’industriel Claude Périer, un des principaux capitalistes de la province, met à leur disposition son château, où la réunion se tient le 21 juillet 1788. A l’unanimité, les députés dauphinois approuve un arrêté final, qui, s’il est révolutionnaire parce qu’il s’oppose au pouvoir royal et propose des idées nouvelles, n’en est pas moins par certains points conservateur voir réactionnaire puisqu’il va à l’encontre des avancées gouvernementales et étatiques établis par l’administration centralisée royale qui est jugée despotique : condamnation de l’organisation judiciaire de Lamoignon, rétablissement des états de Dauphiné mais dans une forme plus démocratique et surtout intérêt national qui est placé au dessus du particularisme régional.
Dans l’Ain voisin, la condamnation de l’organisation judiciaire de Lamoignon, durant l’été 1788, est le fait de la noblesse et des juridictions bugistes et gessiennes.
Necker, qui remplace Loménie de Brienne, approuve les revendications dauphinoises, dès le 2 août, Louis XVI, après avoir rétablit les Etats provinciaux, annonce la convocation des Etats Généraux. Du 10 au 28 septembre 1788, une Assemblée consultative des droits ordres du Dauphiné siège à Romans où elle travaille à un projet de Constitution à soumettre au roi. Le 19 octobre, les parlementaires grenoblois rentrent solennellement en ville. Du 1er décembre 1788 au 16 janvier 1789, après 160 ans d’interruption, les Etats du Dauphiné siègent pour élire les députés du Dauphiné aux Etats Généraux : 4 membres du clergé, 8 membres de la noblesse et 12 membres du Tiers, dont Mounier et Barnave. Tous sont des notables. Ces députés sont envoyés à Versailles avec des directives, ; il leur est fait défense de délibérer par ordre, obtenir le vote par tête et volonté de doter la France d’une Constitution garantissant le droit du roi et la protection de ses sujets. Si les notables et leurs pouvoirs étaient au centre du jeu politique, la victoire des parlementaires grenoblois s’est fait avec le soutien indispensable du peuple qui, malgré son aide à cette bourgeoisie avide de pouvoir, est écarté des élections de 1788 et 1789.
En effet, le ralliement des bourgeois dauphinois à la Révolution n’est pas humaniste, bien qu’ils puissent vouloir se soucier du cas des classes laborieuses, c’est avant tout à leur carrière qu’ils pensent. C’est pour conquérir les places dans l’administration ou l’armée et pour conquérir le pouvoir, ou une partie de celui-ci, sur la classe dirigeant composée par le clergé et la noblesse, que cette bourgeoisie se met en action, s’appuyant sur le peuple mais très souvent sourd à ses appels. En effet, pour cette bourgeoisie “ une propriété en fonds de terre devrait toujours être la véritable base du droit de cité ”, écrit Mounier, reléguant dans les classes inférieures les non propriétaires et les laborieux, mais regroupant dans une même classe les propriétaires nobles comme roturiers, l’élitisme ne doit plus se fonder sur le sang mais sur la propriété. En effet, le 9 janvier 1789, les Etats du Dauphiné décident d’ajouter au mandat de leurs députés celui d’obtenir le versement d’une indemnité aux possesseurs de fonds nobles qui viendraient à perdre leurs privilèges. Cette motion crée une vive émotion dans toute la province, créant dans la région deux camps, celui des notables de Vizille, plutôt modéré à l’image de Mounier, se basant sur la propriété, et celui des démocrates, réunis à St Marcellin, à l’appel de la municipalité de la ville le 15 mars et qui refusent ce principe d’indemnité [2].
A Paris les députés du Dauphiné se tiennent au mandat confier à eux par leurs électeurs, le 20 juin, Suite à un discours de Mounier, le serment du Jeu de Paume est prêté et le 29 juin, suite aux efforts de l’archevêque de Vienne Franc de Pompignan, la majorité du clergé se réunit au Tiers. Cette attitude réhausse le prestige des Dauphinois à l’Assemblée et le 3 juillet, Franc de Pompigna est élu président de l’Assemblée et Mounier, un de ses six secrétaires. Toutefois à Paris, Mounier fait rapidement figure de modéré. En effet, en voulant limiter au minimum les prérogatives royales, les Dauphinois, très en avant du combat politique en 1788, campent sur leurs positions vis-à-vis des avancées politiques des patriotes qui entraînent l’acceptation par Louis XVI de la Déclaration des Droits de l’Homme, le 28 septembre 1789. Mounier, chef de file des modérés dits monarchiens, ne pouvant stopper les avancées révolutionnaire quitte Paris le 10 octobre pour revenir à Grenoble dans l’espoir de réunir les Etats du Dauphiné à ses vues et faire pression dur l’Assemblée. Mais cette tentative est sans compté avec les événements qui ont transformés le visage du Dauphiné. En effet, le 15 juillet 1789, la ville de Grenoble apprend le renvoi de Necker. Rapidement, cette nouvelle fait craindre à un complot aristocratique, tramé pour perdre les acquis de la Révolution. Le jour même, pour éviter une émeute, des notables de la ville convoque une assemblée des trois ordres afin de prendre des dispositions pour défendre les décrets de l’Assemblée mais aussi “ protéger les biens et les propriétés ” [3]. On créé une milice bourgeoise.
Le 25 juillet 1789, le Dauphiné, comme la Bresse, est en émoi. En effet, le 27, des rumeurs venant du Bugey se propagent dans le Viennois, des brigands se propageraient pour piller la Franche Comté puis le Dauphiné. L’lalrme se propage en direction de Lyon et le long de la vallée de l’Isère. En trois jours, les villes de la Tour du Pin, Bourgoin, Grenoble, Tullin et Gap sont sur le pied de guerre. La population s’arme. La méfiance frontalière envers les Savoyards agit, 20 000 d’entre eux seraient prêts à tout exterminer. Rapidement, la crainte envers les brigands, après démentie, se transforme en mouvement anti nobles. Ces derniers sont accusés, à Bourgoin, de vouloir détruire le Tiers en bernant le peuple. De nombreuses violences contre les châteaux mais aussi les terriers, symboles fort du pouvoir féodal, ont lieu entre Pusignan, Terrebasse et Dolmieu, 80 châteaux sont visités et ont leur terriers enlevés, tendis que 9 sont incendiés. A Paris, lorsque les députés dauphinois apprennent ces actes, ils recommandent à la Garde Nationale venue de Lyon de disperser les manifestants la baïonnette au canon. La répression est sévère, des listes de suspects sont dressées et 103 émeutiers sont arrêtés.
L'aube démocratique
De retour en Dauphiné, Mounier qui cherche à renforcer le pouvoir royal, en fondant une société philantropique qui appelle à corriger les erreurs de la liberté. De son côté, Michel Servan, un des fondateur de la société populaire de Grenoble, exprime ses idées de réformes du milieu dauphinois dans une brochure, Adresses aux amis de la paix, largement diffusée, dans laquelle il dénonce l'attitude négative des privilégiés dauphinois et privilégie une relation Roi - Assemblée, donc le maintien de la Constitution. Cette société, profitant de la liberté de la presse, publie dès novembre 1789 une feuille intitulée La Vedette des Alpes qui devient Sentinelle de la Liberté. Mounier lance une offensive politique contre les aristocrates mais aussi contre les patriotes. Mounier qui ne peut que constater l’évolution patriotique des citoyens, il émigre le 22 mai 1790, emmenant avec lui toutes chances d’installation de la Contre-Révolution en Dauphiné.
Durant l’année 1790, se mettent en place les municipalités et les départements et se structurent les gardes nationales. C’est aussi le temps des grands rassemblements fédératifs, à Paris, mais aussi à Lyon et en Dauphiné, désormais partagé en trois départements, la Drôme, les Hautes Alpes et l’Isère. Les fêtes de la fédérations dauphinoises ont lieu, dès le 29 novembre, à Etoile, un bourg proche de Valence, à Valence en janvier 1790 où à Grenoble le 11 avril. Ces fêtes fraternelles rassemblent un public nombreux, 12 650 gardes nationaux sont à Etoile et 12 000 autres, représentants 100 000 d’entre eux sont à Valence.
La vente des biens nationaux, partie de la Constitution Civile du Clergé, permet une large redistribution des richesses du clergé à la bourgeoisie qui en profite principalement, 5 607 biens ecclésiastiques sont mis en vente et 12 848 biens de seconde origine le seront plus tard [4]. De même, le serment des prêtres est très largement suivi comme dans l’Ain voisin, où 662 prêtres sur 762 jurent. Au même moment se mettent en place les premières sociétés populaires, aux mains des bourgeois de 1789.
La Garde Nationale
C’est durant ces premières années de la Révolution que ce met en place en Dauphiné, comme dans toute la France, les Gardes Nationales. Les premières milices nationales, ou milices bourgeoisies, apparaissent dans la région dès le mois de juillet 1789. Ces Gardes Nationales ont pour but de défendre les idées révolutionnaires mais aussi les propriétés. La Garde Nationale de Grenoble est créée le 15 juillet 1789, sous le nom de milice citoyenne de Grenoble. Elle est le fruit de la réunion des notables et vise à éviter le retour du despotisme mais aussi à limiter les risques de l’anarchie. Son règlement, rédigé par la bonne bourgeoisie de la ville est adopté le 22 juillet. Son recrutement, basé sur l’intérêt et les disponibilités qu’on les possédants à pouvoir effectuer un service armé, évince de fait de la Garde Nationale les plus pauvres qui sont ceux à surveiller. De fait sur une population de 21 000 habitants, seulement 2 280 servent dans la Garde Nationale. Il s’agit essentiellement de propriétaires et d’artisans : “ seuls les citoyens intéressés au système de la propriété sont enrôlés ” [5]. Malgré ce recrutement élitiste [6], elle s’avère rapidement incapable de remplir son rôle, ce qui amène la municipalité à la réorganiser les 25 août et 13 octobre 1789, par l’adoption de nouveaux règlements qui induisent plus de discipline. Dès sa création et jusqu’en octobre 1793, la Garde Nationale va souffrir d’un grand manque d’armes. Avec la loi du 14 octobre 1789, toutes les Gardes Nationales du royaume sont uniformisées, même règlement, même tenue. Elles ne sont plus organisées dans le cadre communal mais dans le cadre cantonal. Toutefois, par l’importance de la ville de Grenoble, sa Garde Nationale reste soumise à l’autorité municipale. Avec la déclaration de la guerre, le 20 avril 1792, la Garde Nationale de Grenoble, comme beaucoup d’autres, connaît de graves difficultés à réunir suffisamment d’hommes et d’armes, puisque le peu d’armes réunie partent avec les volontaires.
Alors que tout semble calme et qu’en Bresse, à Bourg, certains notables issus de la bourgeoisie voient la Révolution déjà finie, la fuite de Louis XVI, ou du moins son enlèvement (théorie prônée par l’Assemblée) remet en cause ce principe. La nouvelle est apprise à Gap par une lettre du député Fantin des Odoards écrite le 21 juin 1791. Dès le lendemain, le député Grand de Champronet se charge d’avertir le directoire du département des Hautes Alpes. La théorie de l’Assemblée dupe les habitants du département. Personne ne pense que le roi à pu vouloir se sauver seul. Ce n’est que le 24 juin à 11 heures du soir que le directoire du département enregistre officiellement l’annonce de la fuite du roi par un courrier du ministre de la Justice. Il en arrête l’expédition au différents districts du département qui l’expédient à leur tour aux municipalités à l’aide de cavaliers. L’administration du département des Hautes Alpes prend un arrêté ordonnant la délivrance de cartouches et la mise en état de mobilisation des gardes nationaux. Dès le lendemain, certaines municipalités comme celle de Tallard, réagissent en demandant des armes pour “ défendre la partie ” [7] et le 27, toutes les gardes nationales sont sur pied, gardant, dans le district de Briançon, toutes les voies de communication avec le Piémont et la Savoie.
La guerre et le pas républician
L'influence de troupes en Dauphiné, au cours de l'automne 1791, suscite des incidents entre volontaires nationaux et troupes de ligne, voir même entre soldats citoyens politisés et officiers favorables à l'Ancien Régime, tentés par l'émigration. A Grenoble, comme dans le Bugey voisin, la crainte d'une invasion d'émigrés rassemblés à Chambéry et de troupes sardes se fait jour. Le peuple prend fait et cause pour les soldats en demandant, de concert avec la municipalité, la dissolution des régiments ou leur renvoi.
La déclaration de la guerre, le 20 avril 1792, met le Dauphiné en première ligne puisqu’il est directement, comme l’Ain, menacé d’une invasion piémontaise. Dès l’automne 1791, des bataillons de gardes nationaux volontaires, plus connus sous le nom de volontaires, sont mis en place dans toute la France. Durant la période 1791-an II, le Dauphiné lève 27 de ces bataillons, 6 pour les Hautes Alpes, 10 pour la Drôme et 11 pour l’Isère. Si les premiers bataillons, issus des gardes nationaux sont composés de volontaires, armés et équipés à leurs frais les suivant sont composés de véritables volontaires pas forcément issus des gardes nationales et très souvent équipés et armés par des dons.
Le 17 juillet 1792, le directoire du département des Hautes Alpes publie l’acte du corps législatif, du 12, qui déclare la partie en danger. Le Dauphiné répond d'une manière enthousiaste à la levée, comme dans le Bugey, la Savoie constituant un danger mobilisateur.
En 1792, le peuple, la société populaire des Bonnets rouges et la municipalité se montent très hostiles aux riches bourgeois de la ville et aux aristocrates. Avec la déclaration de guerre, l'exaltation patriotique et la tension politique s'accroissent à Grenoble. L'ancien président de la société populaire, Aubert Dubayet, doublée par les désirs démocrates du peuple, rejoint les feuillants alors que la municipalité, sous la pression populaire, prend des mesures contre les aristocrates et les prêtres réfractaires. L'hostilité au pouvoir royal s'affirme. Comme à la société populaire de Bourg, un an plus tôt, l'idée de la déchéance royale est formulée dans les sections grenobloises et reprise par la municipalité. Si le dynamisme révolutionnaire s'accélère en Dauphiné, le Bas-Dauphiné voit naître une anti révolution de masse, qui se manifeste par une rébellion contre la richesse et le pouvoir local. En novembre 1792, le département de la Drome écrit aux sociétés populaires pour l'inviter à faire cesser cette insurrection populaire, funeste à la liberté. Dans les milieux modestes, la révolution est perçue comme la cause de la détresse frumentaire et économique.
Les élections à la Convention, en septembre 1792, permettent au Dauphiné de changer ses députés. Si ces derniers sont relativement modérés, notamment dans les Hautes Alpes, ils n'osent pas contredire, toutefois, ouvertement les montagnards que sont Amar, Génissieu et Jullien. A Grenoble, la nouvelle de la déchéance de Louis XVI est accueillie avec enthousiasme, bien que la municipalité, élue en septembre, soit modérée. A cette époque, le département de l'Isère, comme celui de l'Ain et du Rhône, est parcouru par un commissaire du ministre Roland, le curé Laussel, et son ami le patriote savoisien Caffe, rédacteur du journal de Lyon, afin de répandre des principes républicains et égalitaires.
A partir de mars 1793, le Dauphiné voit arriver les premiers représentants du peuple en mission.
Le petit fédéralisme dauphinois
L’insurrection d’une partie de la ville de Lyon contre sa municipalité et l’arrestation des députés Girondins à Paris, entrainent une réaction de la province, surtout dans le Midi et en Normandie, contre le pouvoir centralisateur parisien. Dès le 8 juin, une assemblée ds autorités constituées et des présidents, secrétaires et commissaires des sections se tient dans la salle du Conseil Général du département de l’Isère à Grenoble. Cette assemblée de crise, alarmée par les événements parisiens, décide de convoquer des députés des communes pour délibérer en commun. Le 14, c’est au tour du département des Hautes Alpes, en permanence depuis le 3 mai, de convoquer une pareille assemblée. Des sympathies fédéralistes se font jour en Drôme, en Isère mais aussi dans l’Ain tandis que les Hautes Alpes, qui appuient l’activisme des fédéralistes marseillais, envoient à la Convention une lettre en juillet, où elle dénonce l’action des factieux qui emprisonnent les députés mais critique aussi le manque d’audace des députés et du peuple parisien. Le département des Hautes Alpes se place ainsi loin des extrêmités, évitant de trop se mouiller. En Dauphiné, la présence, à Grenoble, à partir de juin 1793, des représentants Albitte, Dubois Crancé, Gauthier des Orcières qui, par leurs appuis sociétaires et leurs épurations des autorités constituées permettent à la région de ne pas sombrer dans le fédéralisme armé, assure une base arrière stable à l’armée des Alpes. Malgré un engagement partiel du département de l'Isère dans le fédéralisme, le 21 juin 1793, Dubois Crancé, Gauthier des Orcières et Albitte retournent la situation, le 27, en confirmant la coalition des départements comme un complot. Le 11 juillet, les représentants Gauthier des Orcières et Dubois Crancé avertissent les départements de l’Isère et des Hautes Alpes des risques encourus à faire méconnaître la Convention et à se rebeller : être déclaré traître à la patrie et être traiter comme tel. Les menaces, comme dans l’Ain, sont efficaces et dès le 6 août, les déclarations des administrateurs des Hautes Alpes, sont plus nuancées. Dans ce département, les réorganisations des représentants Dherbès la Tour et Beauchamp, mettent un terme à la crise fédéraliste.
A partir de l'automne 1793, la ville de Grenoble accueille le tribunal militaire de l'armée des Alpes Ce tribunal est presque exclusivement composé de juges venant de l'Ain. Sa surveillance s'étendant provisoirement sur toute l'armée des Alpes. Si le siège du tribunal est à Grenoble, sa zone d'action couvre six départements [8]. Une journée au tribunal militaire est bien réglée : sur une réquisition de l'accusateur public, le président convoque pour le lendemain matin les accusés dans la grande salle de justice de Grenoble. Le jury de jugement est composé de dix militaires répartis en sept colonnes. La première colonne regroupe deux officiers supérieurs, la seconde deux capitaines, la troisième deux lieutenants, la quatrième deux sous-lieutenants, la cinquième deux sergents, la sixième deux caporaux et la septième six canonniers. Les sanctions sont très souvent exemplaires : le 6 prairial, un sergent de la 1ère compagnie du 8e bataillon de volontaire de l'Ain, qui à insulté un factionnaire alors que son bataillon passait à Grenoble est condamné à 4 ans de prison.
Du peu de Terreur et de réaction thermidorienne
Très favorable au Gouvernement Révolutionnaire et aux mesures sociales et démocratiques de l’an II, le Dauphiné échappe à la répression et à la Terreur. De même, la défiance de la région envers la région lyonnaise, amène le Dauphiné à jouer le rôle principal de fournisseur de l’armée es Alpes en armes, équipement et vêtements aux troupes. Le 29 frimaire an II, Claude Périer fonde une société pouvant assurer la fabrication annuelle de 15 000 à 20 000 fusils à Grenoble, tandis que les forges de Rives assurent l’approvisionnement des entreprises nationales. De même une fonderie de canons installée à Valence produit, en l’an II, 60 pièces par mois en emploi 251 ouvriers. Toutefois, les autorités, avec l'aide des représentants du peuple en mission et des sociétés populaires, notamment de la Drôme, mettent plus de zèle à l'arrestation des suspects et à la poursuite des prêtres réfractaires. Cette Terreur s'atténue dès le départ des représentants Albitte et Laporte, de Grenoble, le 7 juillet 1793. Toutefois, à la chute de Robespierre, les prisons de Grenoble sont pleines. C'est sans violence et progressivement que s'effectue, au cours des mois suivant thermidor, que le changement politique s'effectue. Cette période est aussi marquée par la libération des détenus et par l'annulation, par le représentant Gauthier des Orcières, en novembre 1794, des listes de proscription établies par Amar et Merlino.
[1]
Les boutiques des tisserands sont souvent sous le sol, presque toujours
humides et malsaines, contribuant, avec un labeur dur, à ruiner la santé de
ces travailleurs.
[2]
Cette réunion des trois ordres du bailliage de St Marcellin bien
qu’interdite ne laisse pas moins demeurer de grandes divergences chez les
révolutionnaires dauphinois de 1789.
[3]
Bourde (Olivier) : “ La Garde Nationale de Grenoble entre l’été 1789 et
octobre 1793 ” in “ Autour des mentalités et des pratiques politiques
sous la Révolution Française ”, 112e congrès national des
sociétés savantes, Lyon, 1987.
[4]
Lors de la vente de ces biens, le patrimoine nobiliaire réussit à
sauvegarder son existence sauf en Trèves.
[5]
Bourde (Olivier) : “ La Garde Nationale de Grenoble entre l’été 1789 et
octobre 1793 ” in “ Autour des mentalités et des pratiques politiques
sous la Révolution Française ”, 112e congrès national des
sociétés savantes, Lyon, 1987.
[6]
87% des postes d’officiers sont tenus par des avocats, des rentiers ou des
négociants, et 60 à 70% du recrutement est issu du monde de l’artisanat et
de la boutique.
[7]
Lettre des officiers municipaux de Tallard, 25 juillet 1791. A.D. Hautes
Alpes L158.
[8]
Ain, Mont Blanc, Isère, Bouches du Rhône, Hautes et Basses Alpes.
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© Jérôme Croyet |