
La Sentinelle
Texte par Claudine
Cavalier
Soumis le 27/01/2005
La célèbre feuille de Louvet était à l’origine un journal-affiche, destiné à être placardé sur les murs de Paris et des principales villes de province. Publié sur les fonds du ministère de l’intérieur alors occupé par Roland, le journal atteignit pour certains titres les 20 000 exemplaires, s’il faut en croire son auteur dans ses Mémoires (mais Louvet a une forte tendance à l’exagération). Paraissant tous les deux jours, il coûtait cinq livres les 30 numéros s’il était acheté pour la simple lecture, et 10 livres deux fois 35 numéros, si l’achat était destiné à l’affichage local. Il comportait quatre pages in-8°. Louvet en était le principal rédacteur, et son style, outré mais souvent percutant, marque fortement sa feuille ; mais Madame Roland affirme dans ses propres Mémoires y avoir participé, et sans doute fait-il la croire. Il s’agit d’un outil de propagande girondine, à fond essentiellement polémique, donc d’un document majeur sur l’affrontement entre les deux tendances politiques qui déchira la monarchie constitutionnelle déclinante, puis la jeune République.
Les premiers numéros, parus en mai 92, étaient consacrés à dénoncer les menées du parti royaliste que Louvet présentait comme partisan d’une monarchie à l’anglaise avec chambre haute héréditaire, et intrigant pour modifier dans ce sens la Constitution. Il attaquait également les Feuillants, accusés de chercher à diviser les patriotes, notamment sur la question de la garde nationale. A partir de l’automne 92, le journal répercuta essentiellement le combat personnel engagé par son auteur contre la Commune de Paris, contre les députés montagnards et surtout contre Marat, Danton et Robespierre soupçonnés de former un triumvirat et d’aspirer à la dictature. Louvet mettait la population en garde contre les divisions intestines de l’Assemblée, qu’il présentait comme fomentées par les leaders montagnards, et qui risquaient de favoriser une régression politique, voire la chute de la république aux mains d’un seul homme. Ses appels à l’unité autour de la République en guerre demeurent sans doute ce qu’il a écrit de plus lucide et de meilleur. Mais ses diatribes contre les « sans-culottes », auxquels il vouait le plus profond mépris, les représentant systématiquement comme des ivrognes assoiffés de sang, grossiers et corrompus, témoignaient de son aversion pour une démocratie fondée sur l’accès au politique des couches pauvres de la société. Quant à ses attaques contre Robespierre, elles étaient si irresponsables que Brissot lui-même n’osa pas les soutenir. Louvet plaidait en réalité pour une oligarchie de beaux esprits, fondée sur l’aisance et conduite par ceux qu’il estimait être les vrais fondateurs de la République : « les sages éloquents, que le charme du langage entourait de la persuasion, dont la pureté de la langue prêtait des aile à l’élévation de la pensée. » Pas besoin de chercher loin ses brillants modèles, que Marat dénonçait à la même époque sous le nom des « Hommes d’Etat ».
La Sentinelle paraît avoir disparu temporairement au printemps 93. Louvet, contraint à la fuite par la proscription des Girondins, rentra à la Convention après la chute de Robespierre. Horrifié par la force de la réaction thermidorienne, il reprit la publication de son journal le 6 messidor an III, un an après la mort du « tyran » qu’il avait affronté et dont la chute n’avait pas eu les effets qu’il espérait. La Sentinelle nouvelle mouture était un quotidien, destiné cette fois-ci à la lecture et non plus à l’affichage, mais dont le contenu demeurait celui d’un journal de combat. Dirigé contre les restes des « terroristes », mais surtout contre le néo-royalisme rampant, il témoigne de la force des convictions républicaines de son auteur, malgré la peur et le mépris qu’il ne sut jamais dépasser envers les classes populaires. A la différence de la plupart des anciens Girondins réhabilités, Louvet ne consentit jamais à s’allier aux royalistes et à remettre en cause la République ; tout en plaidant de nouveau la concorde à l’Assemblée, il n’hésita pas à soutenir le souvenir de la Montagne qu’il avait si violemment combattue. La Sentinelle, organe des républicains intransigeants, connut de nombreux collaborateurs et dépassa les mille numéros. Mais les attaques acharnées qu’elle valut alors à son auteur de la part des muscadins le plongèrent dans l’angoisse et hâtèrent sa fin. Louvet mourut en 1797, à trente-sept ans, désespéré sur l’avenir de la République ; son journal disparut avec lui.
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Claudine
Cavalier 2005-2006 |