Les Révolutions de France et de Brabant
Texte par Claudine Cavalier
Soumis le 05/02/2005


Camille Desmoulins, lancé dans le journalisme dès le début de la Révolution, publia d’abord des écrits dispersés avant de fonder un journal. La France libre, le Discours de la Lanterne aux parisiens, sont ses premiers essais en la matière. Toutefois dès novembre 1789 paraissaient les Révolutions de France et de Brabant, périodique hebdomadaire dont il était l’unique rédacteur. Il était commandité par l’éditeur Garnéry, comme Desmoulins l’a raconté lui-même : « Ne voulant être, suivant la division des trois ordres par Mirabeau, ni de l’ordre des mendiants, ni de celui des fripons, je m’étais rangé dans l’ordre des salariés. J’avais traité avec le sieur Garnéry, et, soit dit sans l’offenser, je m’étais embarqué pour six mois dans une galère… »

Le forme était celle d’un fascicule hebdomadaire de quarante-huit pages, trois cahiers in 8°. Imprimé par Chalon, rue du Théâtre Français, puis par l’imprimerie du Commerce, enfin par l’imprimerie des Révolutions de France et de Brabant, le journal coûtait 6 francs 15 sous par trimestre, ce qui en fait une publication assez chère. Il n’était absolument pas destiné aux gens du peuple, qui auraient été bien incapables de le comprendre. Desmoulins l’a présenté de la sorte : « Ce journal sera divisé en trois sections : section première, France ; section deuxième, Le Brabant, Liège et les pays étrangers qui, à l’exemple de la France, arborant la cocarde et demandant une assemblée nationale, mériteront d’occuper une place dans nos feuilles ; section troisième, enfin, afin de reculer le plus possible notre empire censorial, sous le titre de Variétés, l’univers et toutes ses folies seront enclavés dans le ressort de ce journal hypercritique. » Le premier numéro parut le 20 novembre 1789, et son contenu se rapporte aux journées d’octobre. Malgré des difficultés financières avec Garnéry, qui tenta un moment de continuer le journal pour son propre compte, des procès pour diffamation, notamment par Malouet, et bien des polémiques, la feuille dura jusqu’en juillet 1791 : le massacre du Champ de Mars contraignit Desmoulins, qui était compromis dans l’affaire de la pétition, à l’abandonner [1].

Le journal portait en épigraphe Quid novi ? « Quoi de neuf ? » Il ne s’agissait pas à proprement parler d’un journal d’information, mais plutôt d’une suite de brillants pamphlets sur les personnages les plus en vue de l’heure, et de récits humoristiques, engagés politiquement avec courage quoique sans cohérence réelle, à propos des principaux débats de l’Assemblée. Desmoulins s’était attribué explicitement le rôle du « censeur » de la révolution Française, d’après l’institution romaine du même nom [2] : « Aujourd’hui en France, c’est le journaliste qui a les tablette, l’album du censeur, et qui passe en revue le sénat, les consuls et le dictateur lui-même. »

Le principal agrément du journal réside dans son style : brillant, vif quoique très lourdement chargé d’érudition latine, souvent très drôle. Desmoulins possédait un vrai talent de caricaturiste, et un sens de l’humour ravageur qu’il appliquait au gré de ses inimitiés. Il ne développait aucune théorie politique ou sociale cohérente, malgré la grande générosité d’ensemble de son propos : ainsi s’élevait-il contre les privilèges des nobles et du clergé, contre le marc d’argent et la division des citoyens entre actifs et passifs (« pour faire sentir toute l’absurdité du décret, il suffit de dire que Jean-Jacques Rousseau, Corneille, Mably, n’auraient pas été éligibles… Pour vous, ô prêtres méprisables, ô bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre dieu n’aurait pas été éligible ? Jésus-Christ, dont vous faites un dieu dans la chaire, dans la tribune vous venez de le reléguer parmi la canaille ! Et vous voulez que je vous respecte, vous, prêtres d’un dieu prolétaire, et qui n’était pas même un citoyen actif ! Respectez donc la pauvreté qu’il ennoblie ! ») Il se prononçait en faveur du district des Cordeliers, l’un des plus avancés en matière de revendications politiques et sociales. Une bonne part du journal est d’ailleurs consacrée à la promotion de ce district, où se discutaient les suggestions de réformes les plus hardies. Les modérés et les conservateurs étaient les bêtes noires de Desmoulins : Bailly reçoit de sa part des volées de bois vert, de même que Mounier, Mallet du Pan (qu’il appelle Mallet-Pandu), Bergasse, et surtout l’abbé Maury, le chef des Noirs, qu’il poursuit avec une virulence et une persévérances extrêmes : de nombreux numéros sont consacrés à dénoncer et ridiculiser celui qu’il n’appelle que Jean-Foutre Maury, et qu’il charge inlassablement sur ses opinions ultra-conservatrices, sa grossièreté, sa richesse : « Convenons, écrit-il, que si l’on avait ôté à Jean-Foutre Maury une seule de ses fermes chaque fois qu’il a dit une sottise à la tribune, et qu’il s’y est rendu criminel de lèse-nation, la confiscation serait aujourd’hui totale. » Son arme favorite est toujours l’ironie. Le trait est tracé au vitriol, la peinture souvent matinée de burlesque : ainsi dépeint-il Bergasse : « qui n’a vu qu’avec une très grande peine l’Assemblée nationale se transporter à Paris. Il en a été tellement affecté que, raisonnable sur tout le reste, son esprit s’est affaibli sur ce seul point. Il est demeuré à Versailles, et chaque jour il se rend à l’ancienne salle, à l’hôtel des Menus. Il demande si ses collègues sont arrivés, quel est l’ordre du jour : s’il ne doit pas être question d’une chambre haute, d’un sénat à vie. Il attend ordinairement une heure ; au bout de ce temps, se voyant seul, il s’écrie : Ils ne sont pas venus aujourd’hui, ils viendront peut-être demain.  Puis il s’en retourne. »

Desmoulins est moins brillant dans l’éloge, qu’il pratique également en faveur des partisans des avancées révolutionnaires. Ses exaltations de Danton le « géant de la Révolution », de Robespierre, ce « commentaire vivant de la déclaration des droits de l’homme », « législateur parfait », son « Aristide [3] » avec qui il s’invente un peu vite une amitié de jeunesse, celles de Barnave ou des Lameth, qu’il reniera plus tard, pèsent fort lourd et n’ont guère de consistance. Le satiriste chez Desmoulins est bien meilleur que le flatteur. Son journal, par ailleurs trop long pour son contenu léger, souvent verbeux et empâté d’érudition jusqu’à la pédanterie, sans véritable orientation politique, a conservé toute sa valeur de pamphlet : Desmoulins a parfaitement su être le censeur par le rire qu’il désirait devenir en le commençant.


[1] A partir du numéro 73, elle porta le titre nouveau de Révolutions de France et de tous les Royaumes qui, demandant une assemblée et arborant la cocarde, mériteront une place dans ces fastes de la liberté.

[2] Les censeurs étaient des magistrats romains : au nombre de deux, élus pour cinq ans, ils procédaient à l’enregistrement des citoyens en vue de l’établissement de l’impôt, mais tenaient également un rôle de surveillants, garant  du bon ordre politique et moral de la cité : le comportement de chaque citoyen était écrit sur leurs albums. Surtout, ils possédaient le pouvoir de radier pour mauvaise conduite les membres du Sénat et d’en désigner les remplaçants.

[3] Célèbre homme politique athénien, chef du parti démocratique et renommé pour sa vertu rigide et son désintéressement absolu. Robespierre reçut quelque fois ce surnom au début de la Révolution, avant que celui d’Incorruptible lui soit attaché. En l’An II, Couthon, qui se voulait son émule, le reprit sans grand succès.



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