Le Publiciste de la République française de Jacques Roux
Texte par Claudine Cavalier
Soumis le 27/01/2005


Un nouvel Ami du peuple ?

Jacques Roux, le plus connu des leaders populaires dits « enragés », lança son journal le 16 juillet 1793. Le titre est le même que celui du dernier journal de Marat, et ce n’est pas un hasard. Roux intitula exactement sa feuille Publiciste de la république française, par l’ombre de Marat, l’Ami du peuple, député à la Convention, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques, c’est-à-dire qu’il prétendait continuer le travail de dénonciation et d’instruction des masses populaires de l’Ami du peuple. Il avait des raisons pour cela, mais il aurait pu se trouver aussi des raisons d’avoir des scrupules. Surnommé « le petit Marat » à la Commune, très proche de Marat en 1791, il avait toujours inscrit ses thèses sous le patronage de celui-ci. De nombreuses idées, en effet, étaient communes à l’Ami du peuple et aux Enragés : volonté permanente de servir avant tout les pauvres ; dénonciation de l’hypocrisie des Assemblées qui avaient proclamé des principes éclatants sans se donner la peine de veiller à leur application concrète, et aggravé le sort matériel des couches populaires par leur politique ultra-libérale ; nécessité de diriger la Révolution contre les riches, véritables ennemis du peuple, dont la collusion avec les contre-révolutionnaires était inévitable. Sur le plan politique, Roux pouvait se réclamer de Marat en légitimant les insurrections populaires et les pillages, en réclamant la Terreur envers les ennemis des avancées révolutionnaires, et spécialement la lutte à outrance contre la spéculation et la corruption, en militant pour l’impôt progressif et la formation d’une armée révolutionnaire. En revanche, les préoccupations économiques des Enragés ne pouvaient guère s’inscrire dans la continuité de la pensée maratiste. Marat n’était partisan ni de la taxation des grains, ni du cours forcé de l’assignat, ni du maximum, idées que Roux défendait avec âpreté : et l’idée d’employer l’armée révolutionnaire à assurer l’application de la loi du 4 mai lui était étrangère. Il était également, à la différence de Roux, défavorable à de nouveaux massacres populaires, et partisan d’une alliance solide des sans-culottes avec les gouvernants montagnards.

Marat était par ailleurs, sur le plan personnel, malgré le soutien reçu de la part de Roux à une période critique de sa vie, fort hostile aux chefs enragés et à leur clientèle populaire. Dès l’apparition du mouvement en février 93, il s’était déclaré contre lui et son hostilité n’avait jamais faibli. Le numéro 233 du Publiciste que prétendait continuer Roux était consacré à traîner celui-ci dans la boue, en réponse à la critique de la Constitution montagnarde qu’il avait présentée à l’Assemblée le 25 juin 93. Pourtant Roux n’hésita pas à reprendre le titre, et surtout le mythe fondateur du journal de Marat, le personnage emblématique de l’Ami du peuple, dénonciateur des contre-révolutionnaires et instructeur du peuple : il signe « Jacques Roux, l’Ami du peuple », et intitule son Publiciste « par l’Ombre de Marat ». Le premier numéro est en partie consacré à un développement de ce mythe : l’ « ombre de Marat » explique pourquoi et comment elle a décidé de continuer son combat ; Roux fait parler Marat mort à la première personne et se donne lui-même comme le dépositaire de son statut d’Ami du peuple. A ce titre, il s’inscrit dans une tendance très caractéristique des milieux d’extrême gauche à la mort de Marat. Leclerc d’Oze, quatre jours après lui, faisait paraître un Ami du peuple où il prétendait à la succession de Marat. Le club des Cordeliers publia un peu plus tard une continuation apocryphe de l’Ami du peuple, qui n’eut que trois numéros, et de nombreux pamphlets firent parler l’Ombre de Marat, souvent pour attaquer l’action du gouvernement.

Forme du journal

Comme l’Ami du peuple puis le Publiciste de Marat, dont il imite entièrement la forme, le journal de Roux est un in-octavo de petit format, imprimé sur du mauvais papier. L’en-tête est une reproduction presque conforme de celui de l’Ami du peuple, sauf que le nom d’auteur n’est plus Marat mais l’Ombre de Marat. L’épigraphe est la même : Ut redeat miseris, abeat fortuna superbis (sauf dans les quatre derniers numéros, où elle est remplacée par des vers de Voltaire dénonçant l’oppression, propres à illustrer les attaques de Roux contre la Terreur). La feuille prétend continuer celle de Marat, interrompue par la mort de son auteur au numéro 242 : son premier exemplaire porte donc le numéro 243. Toutefois le journal n’est pas quotidien, mais paraît en principe trois fois par semaine (c’est le rythme du Père Duchesne). L’imprimeur qui le produit est Feret, installé rue du Marché Palu. L’abonnement coûte deux livres dix sols par mois. Il est paru en tout vingt-huit numéros, le dernier sans numérotation. Le premier est sorti le 16 juillet. A partir du 1er septembre, les journaux ne sont plus datés. Jacques Roux les rédigeait alors de la prison de Sainte-Pélagie où il était incarcéré. Ils s’interrompirent lors de son transfert à Bicêtre, fin septembre.

Contenu

Le journal développe, sous forme d’un seul article par numéro, les thèses principales des Enragés. Les premiers numéros témoignent toutefois d’un recul sur la question de l’inscription dans la Constitution de la peine de mort contre l’agiotage, dont il n’est plus question ; ils prêchent la paix civile et vont jusqu’à louer le « vertueux maire de Paris, Pache, » de ses efforts pour assurer les subsistances : Roux préconise alors, « à la Marat » l’alliance des sans-culotte et de la « sainte Montagne » ; mais assez rapidement le ton se durcit. A côté des thèmes qui lui sont habituels, condamnation de l’agiotage, dénonciation des menées de la Gironde dans les départements, réclamations pour l’exclusion des aristocrates de toute fonction, attaques contre Custine, Kellermann et d’autres généraux soupçonnés d’infidélité, etc. Roux s’en prend à partir du début août à certains Montagnards, notamment Fabre d’Eglantine et Danton, qu’il accuse de collusion avec les agioteurs et avec l’étranger. Il dénonce également les « administrations marchandes » (numéro du 25 juillet), signalant les injustices induites par le monopole de « compagnies privilégiées » en matière de subsistances. A partir du début septembre, la mise en place de la Terreur trouve en lui un critique redoutable et lucide, prompt à démonter le mécanisme par lequel des intrigants, mais aussi le gouvernement lui même peuvent la retourner contre le peuple alors qu’elle ne devrait frapper que les ennemis de la République. Il espérait encore dans la possibilité d’une mise en application de la Constitution, qui selon lui eût permis le renouvellement du personnel politique et un régime de libertés plus solides. Le dernier numéro est consacré à développer une très violente attaque contre les prêtres, assermentés ou non, qui sont donnés pour responsables par leur hypocrisie de tous les troubles de la République, et à applaudir les premières mesures de déchristianisation.



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© Claudine Cavalier 2005-2006
Notes et Archives 1789-1794