La bouche de Fer
Texte par Claudine Cavalier
Soumis le 27/01/2005


Le journal La Bouche de Fer, qui parut jusqu’au lendemain du massacre du Champ de Mars, constitue l’une des plus originales créations de presse de la période révolutionnaire. Il est indissolublement lié à l’institution du Cercle Social, ou « Confédération universelle des Amis de la Vérité ». Cette société, fondée par Fauchet et Bonneville, réunissait, sur le modèle des loges maçonniques mais avec une pleine publicité, des hommes de bonne volonté désireux de réfléchir ensemble aux nouvelles questions de société soulevées par la Révolution. Ces réflexions devaient s’organiser à partir des lumières des membres, mais surtout d’une vaste base documentaire, qui serait recueillie dans des lieux de dépôts particuliers, les Bouches de fer. Voici comment Fauchet décrit l’affaire : « Nous conjurons donc tous les hommes amis des lumières et de la vérité, tous les francs, au nom de cette vérité, d’imiter le parlement d’Angleterre, du moment où ils auront terminé leurs travaux particuliers. Dans les objets épineux, ce parlement se tourne en grand comité, cessant alors d’être législateur. Nous les conjurons de se former en cercle social, d’y interroger les confessions d’une bouche de fer qu’ils établiraient chacun dans leur ville. Et après avoir été les médiateurs, les conciliateurs des affaires de la cité, nous les prions de correspondre, pour les affaires générales, avec le bureau parisien, qui, de toutes leurs instructions partielles, en rédigerait un cahier public et quotidien pour l’Assemblée nationale. »

Les bouches de fer furent installées à Paris et dans plusieurs villes de provinces et la société du Cercle Social se mit à fonctionner à partir d’octobre 90. Son secrétaire fut Bonneville tandis que Fauchet s’intitulait pompeusement « procureur général ».  Le journal commença de paraître le même mois (1).

La Bouche de Fer paraissait trois fois par semaine. Formé de 16 pages in 8°, il coûtait 9 livres pour trois mois de souscription, ou se vendait au numéro, au prix de 3 deniers la page. On pouvait souscrire au Bureau du Cercle, rue de Théâtre Français, chez un libraire parisien, Buisson, installé rue Hautefeuille, ainsi que dans les bureaux de poste. Le journal connut 104 numéros et disparut après le massacre du Champ de Mars. Le dernier numéro date du 28 juillet 91.

Chaque numéro porte un motif en entête, représentant un visage à la bouche de fer largement ouverte, entouré du soleil et d’un nuage. La suscription est la suivante : Tu regere eloquio populos, o Galle, memento, « Souviens-toi, Gaulois, que tu conduis les peuples par la parole ». Le journal comporte deux parties : un recueil de discours (la plupart prononcés à la tribune du Cercle Social) et d’articles divers, suivi d’un Bulletin à part, formé d’une sélection des textes recueillis dans les bouches de fer. La Bouche de fer compta parmi ses collaborateurs plusieurs très grands noms de la Révolution : Clootz (qui devint par la suite une adversaire acharné du cercle Social), Condorcet, Payne, Desmoulins y écrivirent des articles, ainsi que Barère, qui fut un temps secrétaire de la Société.

Le contenu du journal est difficile à décrire à cause de sa très grande diversité. S’y mêlent des discours autour de l’actualité du moment, des essais philosophiques sur Rousseau, Machiavel ou Voltaire, des articles sur des thèmes politiques tels que les divers modes d’expression de la souveraineté populaire, les rapports entre liberté et moralité publique, la possibilité d’établir une religion naturelle, etc. Un des thèmes où s’illustrèrent le mieux les collaborateurs du journal, Fauchet en particulier, est celui de l’esclavage : La Bouche de fer est un des organes de presse les plus importants du combat révolutionnaire pour la libération des esclaves et l’égalité entre Noirs et Blancs.

Lorsqu’en mai 1791, Fauchet fut élu évêque constitutionnel du Calvados, il se sépara de Bonneville pour rejoindre son diocèse. Bonneville assuma seul la suite du journal, qui changea de ton et devint moins philosophique et plus virulent. Il se transforma en outil de combat contre le marc d’argent et pour le droit de pétition, de dénonciation de l’affaire Ogé aux colonies, etc. : la part du Bulletin de la Bouche de Fer et spécialement de la correspondance devint plus importante. A la suite de la fuite de Louis XVI, en juin 91, le journal entama une propagande très violente, non seulement contre le roi, mais contre la monarchie. Il constitue un des documents les plus significatifs de l’évolution brutale de l’opinion à cette période. Dès le 24 juin, il énumérait les « crimes » du roi ; quelques jours plus tard il décrivait la froideur de la foule lors de son arrivée à Paris, signe selon lui d’un « plébiscite » en faveur de la République, puis célébrait le mouvement populaire en faveur d’un nouveau régime qui se répand dans la capitale. Lié de plus en plus ouvertement au club des Cordeliers, il publia le premier des pétitions républicaines : celle, jacobine, de Brissot, mais aussi celle des Cordeliers du 21 juin, et d’autres encore, ainsi que le Discours sur la République de Condorcet, qui fut prononcé au Cercle Social. Après le massacre du Champ de mars, la publication du journal fut interrompue et Bonneville dut se cacher comme la plupart des militants de l’époque. Le journal reparut néanmoins brièvement, le temps de décrire les événements du Champ de mars et leurs conséquences. Le dernier numéro, du 28 juillet, fut consacré à flétrir la décision de l’Assemblée d’innocenter Louis XVI et de maintenir la monarchie en dépit de la volonté populaire, et à prophétiser des changements radicaux pour les temps à venir.


[1] Il existe trois volumes intitulés La Bouche de fer antérieurs à cette date, publiés par Fauchet. Le premier contient le compte-rendu de la séance du 25 juin 89 des électeurs du Musée (qui avait été censurée à l’origine), le deuxième un tableau récapitulatifs des décrets de l’Assemblée Nationale, le troisième quatorze numéros d’un journal de Fauchet antérieur à l’entreprise de La Bouche de fer, rebaptisé d’après elle.



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Notes et Archives 1789-1794