Henri GUILLEMIN
Robespierre, politique et mystique
Seuil, 1987
Notice de Guy Dufau


 

Fidèle à sa renommée de « fouille merde » (dixit Pompidou), Guillemin tout le long de 415 pages fait 907 fois référence à des archives, documents et écrits, c’est plus de deux renvois par page. Souvent, c’est pour prendre en défaut Michelet et pour être en accord avec , entres autres, Lamartine, Mathiez, Jaurès…

En préambule, il dit être conscient de la difficulté de la tâche :

- l’existence de nombreuses zones d’ombres concernant le 10 août 1792,

- les contacts établis par Danton, avec l’envahisseur, au nom de l’exécutif

- le contenu de la cache découverte aux Tuileries,

- les journées parisiennes de mars 1793,

- Danton invisible entre le 22 et 27 mars 1793,

- les absences de Robespierre au Comité de salut public, etc.

 

Guillemin remarque que Lamartine parti pour faire « l’histoire des Girondins » qui sont les ennemis de Robespierre, finit par évoluer, au point de rendre un ardent hommage à l’Incorruptible, atténué sous la pression de sa femme et de son entourage : le but de Robespierre était « louable » dit le texte publié, il était « divin » dit le manuscrit.

Suivent une quarantaine de pages concernant Maximilien et sa famille, ses années d’enfance et d’adolescence.

Ensuite, Guillemin suivra pas à pas, chronologiquement son parcours , avec des documents en référence. Il observe que Robespierre a mis pas mal de temps à ne plus être la dupe des aristocrates et il devient « l’éternel antagoniste » : Il défend le secret de la correspondance, il combat le suffrage censitaire, il soutient l’abbé Grégoire, il s’inquiète de la situation des subsistance, allant jusqu’à mettre en question le sacro-saint droit de propriété par d’audacieuses et dangereuses déclarations.

L’Incorruptible à la Constituante ne ménage pas sa peine : plus de cent interventions en 1790, plus de trois cents en 1791 presque toutes au milieu de cris et d’interruptions de cette assemblée hostile de députés issus de milieux aisés, mise en place par des électeurs du même milieu . Pourtant, quand le 30 septembre 1791, dernier jour de la Constituante, les représentants quittent la salle, au dehors, le public habituel des tribunes fait une ovation à Robespierre.

 

Le premier octobre 1791, le corps législatif tient sa première séance, Robespierre n’en fait pas partie, à son initiative la Constituante avait voté la non-éligibilité de ses membres. Il constate amèrement que le suffrage censitaire, qu’il n’avait cessé de combattre , avait amené des députés, majoritairement hostiles à ses idées . Pour les définir, Guillemin cite Gaxotte : « ils ont horreur de la canaille », Mathiez : ils ont « un vif sentiment des hiérarchies sociales » qu’ils entendent « maintenir et fortifier », Jaurès : « une oligarchie de beaux parleurs et de bourgeois arrogants » et Lamartine : ils se sont ralliés après le 10 août à la République « à condition de gouverner seuls, dans les idées de la classe à laquelle ils appartiennent ».

 

Quand Maximilien revient à Paris, après une visite à Arras, c’est pour reprendre le combat : abolir le démenti donné à la déclaration des droits de l’homme par le suffrage censitaire et supprimer le veto royal qui subsiste, remédier à l’inégalité, combattre les va-t-en guerre…

Il répond à Condorcet : « vous promenez notre armée triomphante chez tous les peuples voisins » et nos généraux « ne sont que les missionnaires de la Constitution », mais « la plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un homme politique est de croire qu’il suffit à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois [ …] personne n’aime les missionnaires armés et le premier conseil que donnent aux envahis la nature et la prudence est de repousser l’envahisseur ». Une déclaration d’une grande actualité.

 

La question des subsistances, se pose à nouveau. Robespierre réclame des « lois justes et bienfaisantes, des  lois populaires » au sujet desquelles, malheureusement , Guillemin constate qu’il n’apporte aucune précision. Le livre met en évidence les prémonitions de l’Incorruptible : il a prévu les trahisons de La Fayette et de Dumouriez . Quand La Fayette passe à l’ennemi avec son état-major, Guillemin fait un parallèle avec le rôle de Bazaine qui, en octobre 1870 cherche à muer une armée de défense nationale en armée de guerre civile au service d’une certaine politique intérieure.

 

 

ROBESPIERRE MYSTIQUE

 

C’est l’objet principal du livre : Robespierre et l’Etre Suprême, quoique cette dernière partie n’ait qu’une soixantaine de pages.

Grand croyant, mais ennemi intime de l’Eglise de Rome, de la papauté et de ses papes, y compris Jean-Paul II[1] . Guillemin dit ne pas connaître d’étude attentive, minutieuse, consacrée à ce que fut la pensée religieuse de Robespierre. Or elle est, chez lui, profonde, cette pensée ; vivante et déterminante.

Au début de cette partie, Guillemin place en exergue :  « Dieu puissant, cette cause est la tienne.» Robespierre, 7 juin 1792.

 

Robespierre rencontra en 1778, il avait 20 ans, à Ermenonville, Jean-Jacques Rousseau. Il n’oubliera jamais le visage du vieil homme où se lisait « l’empreinte des noirs chagrins » qu’il devait à l’ingratitude, « l’injustice » des hommes. Maximilien forme le vœu de savoir rester « constamment fidèle » à ce que lui enseigna  «le citoyen de Genève ». « Tu m’as appris à me connaître « dit-il à ses mânes (d’après Charlotte, la sœur de Robespierre). Dans l’ultime procès qu’il plaidera à Arras, au début de 1789 -l’affaire Dupond- Maximilien prononcera des paroles qui l’engagent : « il est temps de reconnaître que la même autorité divine qui ordonne aux rois d’être justes défend aux peuples d’être esclaves ».  

                                       

Dès candidat aux Etats Généraux, Maximilien tenait en estime ces curés de campagne dont Mathiez dira : « ce sont des prêtres qui la plupart du temps, ont rédigé [en province] le mouvement révolutionnaire et qui l’ont propagé dans les masses ».

 

La confiscation par l’Etat, des biens de l’Eglise, heureuse solution pour les nantis, du problème causé par les finances royales, est un signe assez clair des sentiments sans bienveillance qui dominent dans l’Assemblée. Robespierre ne s’y oppose pas. La mesure sera prise le 2 novembre 1789 et le même mois, l’Incorruptible dans une lettre au rédacteur des affiches d’Artois s’affirmera convaincu de cette vérité : «il n’est bon » pour personne, et pas non plus « pour la religion » que le clergé soit propriétaire des biens immenses qu’on lui connaît. Contre Cazalès qui réclame 150 000 francs de traitement pour l’archevêque de Paris, Robespierre, très sec, tient qu’à son avis « aucun » évêque ne peut recevoir plus de 10 000 livres et il ne veut pas entendre parler d’archevêque, titre interne à l’Eglise et qui « ne représente que vaine suprématie, quant aux cardinaux, ils ne peuvent avoir une existence légale. En revanche, il appelle l’attention de l’Assemblée sur « la foule des ecclésiastiques qui ont vieilli dans les travaux d’un ministère actif et n’ont recueilli que des infirmités et misères » . Maximilien s’était prononcé pour que soit rendu aux prêtres « la faculté qu’ils ont eue, dans les premiers siècles de l’Eglise, de vivre sous les liens du mariage ».

 

En réponse au fameux Raynal, jésuite, qui avait quitté l’Eglise et qui, par provocation se faisait encore, trente ans après, appeler abbé, qui adresse une lettre ouverte, très critique, à l’Assemblée, Maximilien surprend son monde en lui reprochant, pour les juger pénibles, ses diatribes violentes et quelquefois indécentes, non seulement contre le clergé dont il était membre, mais aussi contre la religion elle-même.

 

Un incident significatif se produit aux Jacobins, le 26 mars 1792. Guadet attaque Robespierre sur sa pensée religieuse, après avoir rappelé que Robespierre invoque la providence, la bonté céleste … s’étonne : « je n’aurais jamais cru qu’un homme qui a travaillé avec autant de courage, pendant trois ans, à tirer le peuple de l’esclavage, du despotisme, pût concevoir à le remettre ensuite sous l’esclavage et la superstition ». Robespierre répond d’un élan. Il nie que « prononcer le nom de la divinité soit induire les citoyens à la Superstition ». Pour lui, invoquer Dieu, c’est rappeler utilement à l’homme ce sur quoi « s’appuie sa faiblesse » pour suivre le droit chemin. Parler de Dieu n’est point « un vain langage dans ma bouche ». On sent qu’il vibre. Brouhaha… tumulte…. Il tient bon et ne se laisse pas maîtriser : »on n’étouffera pas ma voix. Oui, dit Maximilien avec simplicité, oui, je crois en Dieu, « c’est un sentiment qui m’est nécessaire » « seul avec mon âme », j’ai besoin d’éprouver la présence, de solliciter le secours, l’aide intérieure de « l’éternel ». Sans sa chaleur et sa clarté et cette espérance infinie dont il est le gage, je sais bien, dit Robespierre secoué d’émotion, je sais très bien que je n’aurais pas pu « soutenir des travaux qui sont au-dessus de la force humaine ». Et, depuis le mois de novembre dernier, il s’est dépensé, aux Jacobins, avec une opiniâtreté au combat que ses adversaires ont pu mesurer. Il termine, salué d’applaudissements et de sarcasmes. Des voix lui crient : « Capucinades ». Rendant compte de cette réunion, la Chronique nationale et étrangère terminera ainsi sa notice : l’allocution de Robespierre en réponse à Guadet « fit naître un trouble si grand qu’il a fallu lever la séance ». Une autre fois, Robespierre s’adresse à Brissot, qui fait référence aux encyclopédistes : « les académiciens et les géomètres que M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les prêtres »…ils n’ont pas négligé en même temps de « courtiser les grands et d’adorer les rois dont ils ont tiré un assez bon parti » (Voltaire chez Frédéric et Diderot aux pieds de Catherine) « Qui ne sait avec quel acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie en la personne de Jean-Jacques, ce vrai philosophe.

 

En novembre 1792, Cambon, demande que l’Etat cesse de d’entretenir les ecclésiastiques, Robespierre s’oppose à cette motion, mais c’est à l’automne 1793 que s’ouvre la brusque et formidable offensive de l’antichristianisme : le 16 novembre Fouché et Collot d’Herbois communiquent au Comité de salut public : « la révolution est le triomphe des Lumières » Maximilien résiste et se bat : »pénétrez-vous de cette vérité que l’on ne commande point aux consciences… l’athéisme est aristocratique alors que la croyance en Dieu est toute populaire. »

 

Chargé par le Comité de salut public de rédiger une réponse au manifeste lancé par Pitt contre la France révolutionnaire, Robespierre semble provoquer : c’est « sous les auspices du Grand Etre » que nous avons explicitement placé « les principes immuables de toute société. Le 6 décembre, il va faire prendre par l’Assemblée un décret solennel conforme à la Déclaration des droits de l’homme : « La Convention nationale défend toute violence, ou menace, contraire à la liberté des cultes »

Aux Jacobins, le 16 décembre, Robespierre rejette une motion de Bourdon de l’Oise, qui réclame que tous les prêtres inscrits jusqu’ici dans la Société en soient exclus sur le champ. Et Maximilien se saisit de cet incident pour renouveler les condamnations qu’il porte sur « la guerre au culte » qui a provoqué, dit-il, « des malheurs sans nombre dans la classe du peuple encore peu instruite, et dont on n’a pas assez respecté les préjugés et les faiblesses ». Le 22 décembre, Robespierre appose sa signature sur un décret qu’il a vraisemblablement proposé lui-même : « le CSP voulant déconcerter des manœuvres contre-révolutionnaires pratiquées pour troubler la tranquillité publique en provoquant des querelles religieuses, et voulant faire respecter le décret rendu le 16 frimaire [6 décembre], fait défense au théâtre de l’Opéra et à tous les autres de représenter la pièce intitulée : « le tombeau de l’imposture » [ … ] et toutes celles qui pourraient tendre au même but ». L’auteur du « Tombeau de l’imposture était Léonard Bourdon ; lorsque que, le 10 thermidor, vers deux heures et demie du matin, il indiquera sa cible au pistolet du jeune gendarme Merda, Léonard Bourdon aura un compte personnel à régler avec Robespierre.

 

Un projet de discours, trouvé par les thermidoriens dans les papiers de Maximilien, et qui paraît bien dater de la mi-janvier 1794, contient ces durs griefs contre « une philosophie vénale et prostituée à la tyrannie qui, oubliant les trônes pour renverser les autels [ … ] mettait la morale en contradiction avec elle-même, confondait la cause du culte avec celle des despotes, les catholiques avec les conspirateurs … le crime de conspirer contre l’Etat se réduisait au crime d’aller à la messe … et voulait forcer le peuple à voir dans la Révolution non le triomphe de la vertu, mais celui de l’athéisme ».

 

Au point où nous en somme de nos recherches, demande Guillemin, il faut bien en venir, concernant Robespierre, au fond des choses : de quoi était faite, réellement, sa pensée religieuse, et quel rôle ont tenu, dans ses comportements et dans une action qui le conduira –il le sait- à la mort, les certitudes disons « métaphysiques » qui constituent la substance de son identité ? Mathiez, qui a si bien travaillé et dont l’apport a été immense commet une complète erreur lorsqu’il affirme que  Robespierre et Hébert « se proposent le même but, la déchristianisation, mais y tendent par des moyens différents » Autre erreur, énorme de Mathiez : « entre les idées religieuses de Voltaire et celles de Rousseau, la différence n’est pas dans le fond mais dans la forme ». Robespierre, écrira Jaurès « avait le sens religieux et passionné de la vie … l’œuvre révolutionnaire [ … ], si entier qu’on en puisse espérer le triomphe, lui apparaissait bien courte et bien superficielle, à moitié flétrie d’avance » par la faiblesse humaine, la corruption, « les vices ».

 

Alors qu’il sait sa mort certaine, il a été averti par Saint-Just, il revient sur son décret du 8 floréal, pour s’en faire gloire et le définir comme étant « à lui seul une révolution » car il frappait ensemble deux mortels ennemis de la République : « le despotisme sacerdotal et l’athéisme ».

Péguy disait : La mystique républicaine, c’est quand on se faisait tuer pour la République. Or ce fut très précisément, le cas de Robespierre. Il s’est fait tuer pour la République telle qu’il la concevait ; on l’a tué à cause d’une certaine idée qu’il avait de la République : une idée où –dans son rêve- « toutes les âmes s’agrandiront ».

Ce qu’il croit, il le criera jusqu’à ce qu’on le bâillonne, ce qu’il est, il le restera jusqu’à ce qu’on le tue.

 


[1] « Quand je vois Jean-Paul II ? Notre « Monsieur de Rome » qui fait des discours retentissants sur les droits de l’homme ou qui, en Amérique du Sud parle des exploités, à quoi ça aboutit pratiquement ? Du côté des maîtres, ça aboutit à une exhortation au paternalisme et du côté des victimes, à une double exhortation : premièrement soyez passifs et deuxièmement, je vous interdis, mais alors formellement la politique, c’est à dire toute action défensive.  (Une certaine espérance, Henri Guillemin, Arlea, 1997)

 

 


© Guy Dufau 2005
Notes et Archives 1789-1794