Du paysan catholique au soldat paysan - La Vendée en armes
Texte par Christine Duranteau
Soumis le 08/08/2003.


 

Mars 1793... Saint Florent le Vieil, Machecoul, Les Herbiers, Cholet... La Vendée gronde.
" Trop, c’est trop ... rendez-nous nos prêtres, pas de tirage au sort . S’il faut prendre les armes, que ce soit pour défendre nos convictions et nos terres. " Ce peuple de laboureurs paisibles et travailleurs explose soudain, et marche d’un seul élan au combat.

Organisation militaire

De petits groupes d’insurgés en bandes plus importantes, l’armée vendéenne se constitue au fil des assauts. Le premier observateur venu trouvera cette armée hétéroclite et bien pitoyable. Les révoltés défient leurs adversaires à mains nues ou avec " des gourdins à reboule " (bâtons). Ceux qui possèdent des fusils de chasse, les saisissent. La plupart prennent des fourches, emmanchent des faux à l’envers, se font des sabres avec des faucilles et des croissants. Les premiers instruments de guerre des paysans sont ceux qui leur tombent sous la main. Mais chaque victoire est l’occasion de récupérer des fusils, des canons et de la poudre sur les Républicains.

Le costume traditionnel des gens de la campagne est leur seul uniforme : des vestes en toile rustique et une culotte bouffante ; un chapeau en feutre noir avec des bords ronds et très grands qui protègent du soleil et de la pluie ; et des sabots pour chaussures. Les chefs n’ont pas plus d’uniforme que leurs soldats et combattent vêtus d’une veste et d’un pantalon, voire en habit ou en redingote. Bientôt, les mouchoirs rouges de Cholet viennent à la mode. Henri de la Rochejaquelein en met autour de sa tête et à sa taille, pour ses pistolets. Ses soldats trouvent que cet attrait trop voyant met en danger leur chef et l’adoptent également afin de le protéger.

 

Naturellement, ils s’organisent en compagnies de paroisses. Il s’agit de la seule formation militaire réellement structurée où chaque soldat se retrouve dans un cadre familier au milieu de ses frères et amis. Les officiers sont élus, et les grades les plus élevés sont pourvus par l’élite de la paroisse c'est-à-dire les roturiers. Ils sont groupés en compagnie d’une cinquantaine d’hommes, neuf compagnies formant un bataillon avec drapeaux et tambours.
Dès que le tocsin sonne, les paysans arrivent à l’église où leur est lue une réquisition de ce type :
" Au nom de Dieu, de par le Roi, la paroisse de (...) est invitée à envoyer le plus d’hommes possible en (tel lieu) à (telle date) et à (telle heure). On apportera des vivres. ""
Les hommes en âge de porter les armes constituent la base de l’armée vendéenne. Ce sont des hommes habiles à manier le fusil car il s’agit principalement de chasseurs expérimentés. Mais ils ne restent jamais assemblés plus de trois ou quatre jours; que l’expédition soit réussie ou manquée, ils retournent dans leur foyer.
Un second groupe est chargé de la défense de la commune, de veiller sur les femmes, les enfants et les vieillards. Ils préviennent la population en cas de danger, traquent les Républicains des alentours. Le reste de la population est chargé de l’entretien des sols et de l’élevage.

Pour défendre le territoire communal, les moulins apportent leur aide de par leur situation élevée qui permet de surveiller les alentours et grâce à leur "langage ". Une tradition veut qu’on se serve des ailes du moulin pour annoncer la mort du meunier ; elles sont arrêtées au passage du viatique et tournées vers la maison du moribond. Et c’est tout naturellement que de nouveaux codes sont mis en place.

En quartier

En bout de pied

En jambe de chien gauche

En jambe de chien droite

Les ailes en croix de St André pour signifier le calme

Les ailes suivant l’axe du moulin pour appeler au rassemblement L’aile basse à gauche de la porte d’entrée pour signaler un danger imminent L’aile basse à droite de la porte d'entrée pour signaler un danger passé

 

Les femmes soldats sont peu nombreuses dans cette armée. Citons parmi les plus célèbres, Renée Bordereau dite " L’Angevin " qui combat dans l’armée d’Anjou et Françoise Després dont le grand talent est l’espionnage. Il ne faut pas oublier une des " Amazones " de Charette, Marie Lourdais qui rapporte de précieux renseignements en traversant les lignes ennemies avec son éventaire de marchandises. Mais d’une manière générale, elles restent à l’écart des combats et exercent des activités paramilitaires telles que les soins aux blessés, la garde des foyers. Elles fabriquent également des cartouches et cachent les prêtres.
La présence de jeunes garçons dans les troupes est plus habituelle. Ils battent le tambour et ont une place désignée dès leur adolescence lorsqu’ils appartiennent à la noblesse. Ils sont donc employés à porter les lettres et les ordres des Comités Royalistes, à monter la garde, et à s’occuper du ravitaillement (passer les commandes aux boulangers ou faire la tournée des basses-cours pour collecter les oeufs et poulets).

Les différents corps d’armée et la tactique militaire

Les compagnies de paroisses forment l’infanterie. En tête, s’avancent les hommes qui portent des armes à feu : vieilles arquebuses, fusils de chasse, longues et lourdes canardières, fusils de munition (modèle 1777, 1.80m de longueur pour 4.37kg !). Puis, viennent les porteurs d’armes blanches : sabres, baïonnettes, poignards à deux tranchants, faux, piques. Les déroutes des soldats Républicains livrent des fusils et des munitions mais les fantassins ne disposeront jamais d’assez d’armes à feu pour tout le monde.
L’artillerie est plus déficiente encore que l’armement léger. Deux fabriques se lancent dans la réalisation des canons. Ils sont en bois, creusés dans des madriers d’ormeau, fortement cerclés par des liens de fer placés à chaud. Les essais ne sont pas concluants : les servants périssent dans l’éclatement des pièces. On renonce donc à leur emploi et les canons de tous calibres sont pris aux Républicains. La réquisition dans les châteaux fournit également de vieilles couleuvrines. Mais les Vendéens ne possèdent pas toujours les boulets et les caissons correspondants, et la poudre fait cruellement défaut. Des moulins sont donc créés à Mortagne et Beaupréau, mais ils ne peuvent répondre à la demande considérable. Le plomb des toitures, les vieilles ferrailles et les vieux clous sont raflés par les Vendéens pour en faire de la mitraille. Les difficultés du terrain rendant le transport des canons difficile, l’artillerie sert principalement pour la défense des postes.
La situation de la cavalerie n’est pas plus brillante. " Les marchands de cerises " comme sont surnommés les cavaliers n’ont que des bâts pour selles, des cordes de foin pour étriers et des sabots pour bottes. Les chevaux sont de tailles différentes et de toute couleur. Seuls, les nobles évoluent naturellement à cheval. L’équipement médiocre rend cette cavalerie vulnérable face aux dragons et hussards. C’est pourquoi elle n’a pas de véritable rôle dans les affrontements et qu’elle n’intervient que pour achever les victoires. Cette cavalerie sera renforcée plus tard par plusieurs régiments Républicains passés aux vainqueurs, puis d’Allemands, prisonniers de guerre.

L’indiscipline des soldats interdit le siège des villes fortes et les combats en ligne. L’inexpérience et la fougue amènent les chefs à trouver un style inédit pour répondre aux aptitudes de leurs troupes, élaboré autour du " choc " et de " la haie ".
Dans le choc, s’affrontent des armées imposantes où l’inégalité numérique entre les combattants est la première règle. Puis, les Vendéens imposent l’endroit du combat à des Républicains qui arrivent en armées dispersées sur le territoire des insurgés. Enfin, la flexibilité de l’armée royaliste lui permet de se débander facilement, et d’échapper rapidement aux coups de l’adversaire. Ces différentes raisons donnent un avantage réel à cette armée puisqu’elle est à la fois puissante, insaisissable et disponible à faible coût.
Dans la haie, les avant-gardes composées des meilleures troupes, attaquent l’ennemi de front, tandis que tout le corps d’armée l’enveloppe en éventail sans se faire voir. Puis ce cercle se resserre et tire à travers les haies. Une de leurs principales forces est leur adresse au tir : les Républicains perdent jusqu’à dix hommes contre un lors des combats. La cavalerie, en réserve, charge pour supprimer les dernières poches de résistance.
Parfois, il faut avoir recours au courage héroïque des fantassins qui s’approchent le plus près possible de l’ennemi pour l’attaquer à l’arme blanche. Cette ardeur au combat est soutenue par des chants qui sont des pamphlets contre les gardes-nationaux et l’administration. Une ruse consiste à chanter sur l’air de La Marseillaise. En effet, au loin les Républicains ne comprennent pas les paroles, ils croient qu’il s’agit des leurs et tombent alors dans le piège tendu.

Les services d’intendance

Au-dessus des soldats flottent des drapeaux blancs aux trois fleurs de lys d’or. Les vases sacrés enlevés des églises s’avancent au coeur de l’armée où un drapeau surmonté d’une croix et d’une cravate rouge indique le lieu de leur présence. L’emblème du Sacré-Coeur est au revers de chaque veste de paysan.

L’armée n’a ni chariots, ni bagages et il n’est pas question de tentes. A l’appel du tocsin, chaque paysan apporte du pain avec lui et les villages se cotisent pour envoyer des charretés de pain sur le passage de l’armée. Les marchandises sont acheminées grâce aux agriculteurs et leurs attelages. Mais l’appel à la générosité est insuffisant et il faut recourir à la réquisition. On procède à des achats massifs de vivres et de produits divers de l’artisanat nécessaires à l’habillement et à l’équipement. Les services des cordonniers, sabotiers, maréchaux-ferrants et taillandiers (forgerons spécialisés dans les outils tels que les marteaux, les haches) sont largement mis à contribution. Ces différentes fournitures sont réglées faute d’argent liquide, par reconnaissance de dettes. Le pillage est également utilisé hors du territoire insurgé, pour se nourrir.
 
  
 
L’armée blanche n’a pas de véritable besoin financier tant que les insurgés se battent à proximité de leur domicile, mais avec l’augmentation des hommes et des déplacements, les victoires successives apportent des butins qu’il convient de gérer : Cholet apporte plus de 80 000 livres, Montaigu 30 000 livres en numéraires et 160 000 livres en billets, Fontenay 900 000 livres. Mais après Saumur (9 juin 1793), il n’y a plus de telles aubaines et l’argent manque cruellement. Le Conseil Supérieur impose le 8 juin, la libre circulation du papier-monnaie révolutionnaire. La population reste hostile à utiliser cette monnaie de papier et le 2 août, le Conseil Supérieur décide de signer au nom du roi, les assignats. 
Malgré cette mesure, l’argent demeure rare et les presses sont mises en service pendant plus de 4 mois à Châtillon, pour l’impression d’une véritable monnaie royaliste. Elle édite des assignats à l’effigie de Louis XVII, prélude aux bons royaux mis en service après Septembre1793. Après le passage de La Loire, les caisses sont vides et le 1er novembre à Laval, 900 000 livres de bons royaux sont émis avec un intérêt de 4,5% jusqu’au remboursement sur le Trésor Royal, à la paix. Le 13 novembre à Avranches, une nouvelle émission est effectuée avec un taux de 2,5%.

 

L’ampleur et la durée des combats obligent les Vendéens à créer un service hospitalier. L’armée se dote d’hôpitaux et de pharmacies. Parmi les bourgeois qui ont pris les armes se trouvent des médecins et des chirurgiens dont un certain nombre d’entre eux ont été réquisitionné par les Blancs. En dehors des hôpitaux établis dans les couvents et les abbayes (tous les blessés royalistes et républicains sont transportés à Saint Laurent sur Sèvre et soignés par les soeurs de la Sagesse), ce sont des installations de fortune, des ambulances sur des charrettes sans ressort, des pharmacies sans médicament. Sur les blessures, on applique des jaunes d’oeufs battus avec du beurre ; sur les brûlures de poudre, de l’eau dans laquelle on a fait éteindre de la chaux.

Les troupes recueillent régulièrement des prisonniers. Ils sont relâchés pour certains d’entre eux dès la fin du combat car les Blancs ne peuvent pas économiquement et militairement assurer la garde de plusieurs milliers d’hommes. Ils imaginent donc avant de les libérer de leur couper les cheveux et de les faire jurer de ne plus porter l’arme contre eux. Munis d’un sauf-conduit ils peuvent quitter libres le territoire de la Vendée. Devant cette menace, la Convention ratifie le 22 Juin, un décret maintenant les prisonniers libérés dans l’armée républicaine, et les renvoie bientôt au combat.

L’organisation administrative

Le 26 Mai 1793, l’état-major des insurgés prend la décision de constituer une administration suprême chargée de gouverner le pays conquis. Ce Conseil supérieur dont le siège est à Châtillon Sur Sèvre est composé d’une vingtaine de membres dont des chefs militaires, des juristes et des ecclésiastiques. Son sceau royal représente trois clés qui signifient que la foi, la fidélité et la valeur ouvriront les portes du ciel.
De courte durée, puisque dissout en Octobre 1793, son activité principale est la vie administrative des territoires occupés et le culte. Il est le siège statutaire des chefs des armées blanches qui en forment le Conseil militaire. Il est prescrit à toute ville occupée de constituer un Conseil de paroisse pour veiller au maintien du bon ordre, à la sécurité des personnes et des propriétés, à la surveillance des déplacements à l’intérieur du territoire et des individus suspects de sympathie républicaine.
En quelques mois, un important travail législatif est accompli par le Conseil supérieur et de nombreux décrets et proclamations sont émis. La politique concernant les patriotes s’inspire des mesures révolutionnaires concernant les suspects avec la prestation de serment et par ordonnance du 24 Juillet 1793, les certificats d’incivisme. Pour répondre à la loi du 28 Mars 1793 qui confisque les biens des émigrés, le Conseil supérieur adopte le 31 Juillet, le règlement général sur le séquestre et l’administration des biens des ennemis de l’état.

Une autre préoccupation concerne le moral des insurgés. Pour communiquer avec la population, des imprimeurs sont réquisitionnés et le 17 Juin, paraît l’ " Adresse aux Français, de la part de tous les chefs des armées catholiques et royales, au nom de Sa Majesté Très Chrétienne Louis XVII, Roi de France et de Navarre ". Cet appel expose les deux objectifs de l’insurrection : restaurer et conserver la religion catholique, et retrouver un Roi.
Puis paraissent régulièrement des affiches sous le nom de " Bulletin du Conseil Supérieur ". Le 20 Septembre, le titre change pour celui de " Bulletin des amis de la Monarchie et de la Religion ". L’objectif est d’entretenir le moral des insurgés, de condamner les mesures exceptionnelles prises contre la Vendée et les atrocités commises par les Bleus. Une large part est accordée aux bonnes nouvelles favorables à la cause, même si elles ne sont pas toujours fondées. La même pratique est d’ailleurs observée dans les gazettes républicaines.

A ces soldats paysans, il faut un général exceptionnel, obéi de tous mais les jalousies et l’ambition divisent les chefs des premiers jours. Cathelineau, D’Elbée, La Rochejaquelein, et autre Charette... Aucun d’eux ne saura réunir les différentes armées et conduire cette Vendée, qui sera exterminée à Savenay le 23 Décembre 1793 après avoir en moins de deux mois, effectué plus de 170 lieues de chemins (soit environ 700km) avec femmes, enfants, malades et vieillards.

Le soldat inconnu de 1793 : " Cet homme, qui n’était rien ... "

" ...Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu’on ne regardait point... Frappé de son air, je m’enquis de sa personne : un de mes voisins me répondit : " Ce n’est rien : un paysan vendéen, porteur d’une lettre de ses chefs."
Cet homme, qui n’était rien, avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui; Bonchamps, en qui revivait Bayard; Lescure, armé d’un cilice non à l’épreuve de la balle; D’Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d’embrasser la mort debout; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires. Cet homme, qui n’était rien, avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes rangées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux : il avait aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils ; il avait traversé les Colonnes Infernales, compagnies d’incendiaires commandées par des conventionnels ; il s’était trouvé au milieu de l’océan de feu, qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée ; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d’un pays fertile."
(Châteaubriand - Mémoires d’Outre Tombe)


Quelques sources :

- Émile Gabory, Les guerres de Vendée
- Jean-Clément Martin, La Vendée et la France
- Claude Petitfrère, La Vendée et les Vendéens
- Georges Bordonove, La guerre de Vendée
- Reynald Secher, Le génocide franco-français La Vendée-Vengé
- Jean-Julien Savary, Guerres des vendéens et des chouans contre la République Française (Tome I)



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