Saint-Just : L’homme politique et le mythe
Texte par Sophie Vidal
Soumis le 15/09/2003.



INTRODUCTION 

Saint-Just est un personnage majeur de la Révolution française quoiqu’on puisse penser de ses idées et de son action politique.

L’objectif de cette étude est de comprendre froidement avec le plus d’impartialité possible un personnage qui a suscité des avis si contradictoires et si tranchés : « glaive vivant », « archange de la Terreur », « lampe dans un tombeau » pour les uns, « étoile de la République » pour d’autres. Il s’agit de saisir la « spécificité » de Saint-Just alors qu’on l’a trop souvent associé à Robespierre pour en faire un simple second du grand homme, un ami, du moins rien qui soit à la hauteur de son rôle véritable dans la révolution. Saint-Just fut un homme politique d’envergure, à la fois orateur, homme de gouvernement et représentants aux armées. Il eut en fait plusieurs « vies », tout d’abord une jeunesse désoeuvrée et agitée, ensuite une vie politique courte et dense qui se termine brutalement le 28 juillet 1794. Ces deux « vies » paraissent si contradictoires qu’elles vont nourrir une troisième vie, le mythe, qui se développe après sa mort.

Ce sont ces trois dimensions qu’il s’agit de faire apparaître.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

 

Saint-Just (né le 25 aout 1767 à Decize, mort le 28 juillet 1794 à Paris)

- Origine :

Par sa famille , Saint-Just apparaît comme un « mutant social »*, il se trouve à la confluence de la petite noblesse, de la bourgeoisie et de la paysannerie. Il est, en effet, issu d’une famille aisée, son père capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, tenait garnison à Cusset (Allier) quand il fit la connaissance de Marie-Anne Robinot, fille d’un receveur fiscal.

Sa famille s’installe à Blérancourt petit bourg de l’Aisne dans le « pays » de son père qui y possédait des terres. Auparavant, il passa une enfance heureuse à Verneuil près de son oncle paternel. La mort de son père en 1777 constitue une première rupture dans cette vie insouciante. Sa mère se retrouve seule avec trois enfants.

- Formation et adolescence

Il fait des études honorables chez les oratoriens au collège de Soissons (où il a eu Daunou, qu’il retrouvera à la Convention, comme professeur) et à la faculté de Reims, encore que ce dernier point soit discuté.  En effet, rien ne prouve que Saint-Just ait décroché sa licence en droit même s’il va s’arroger le titre plus tard quand il va défendre les paysans de son village contre le seigneur du lieu et qu’il va montrer d’indéniables compétences juridiques. Des capacités acquises certainement à l’étude de Dubois-Descharmes, procureur à Soissons qui l’a employé, comme second clerc en 1786. Il a acquis durant ses études une passion pour l’Antiquité grecque et romaine.

Deux épisodes montrent cependant un malaise lié à une crise d’adolescence tardive et à une volonté d’affronter les autorités qui l’étouffent : sa mère, l’Eglise et le pouvoir.

En effet, un premier épisode, controversé même si sa véracité ne fait plus de doute aujourd’hui, est sa fuite à Paris à la suite un amour déçu avec la fille du notaire de Blérancourt : Thérèse Gellé. Il aurait emporté une partie de l’argenterie familiale dans sa fuite. L’histoire se termine par l’arrestation et l’emprisonnement dans la pension de Mme de Sainte-Colombe de Saint-Just, après l’intervention énergique de sa mère qui a alerté les autorités.

 Deuxième épisode, le poème d’Organt constitué de mauvais vers souvent lourds et indigestes. Il ne peut se comparer comme l’a fait Curtis aux romantiques anglais, ni comme l’a écrit Mme Charmelot à Rimbaud ! Organt se situe dans la tradition des poèmes libertins du XVIIIème siècle qui étaient très à la mode à l’époque.. Ouvrage très médiocre, il n’eut aucun succès et entama les dernières économies de l’auteur.

Cependant, ces deux épisodes de la vie de Saint-Just sont intéressants à plus d’un titre. D’une part, ils montrent chez Saint-Just, une volonté de rompre avec les institutions traditionnelles de son époque : la Religion et la Royauté. Des vers d’Organt sont très explicites à cet égard Voici un extrait très connu :

« Par des tyrans, la France est gouvernée,
Dans ces écarts, la reine forcenée
Foule, mon fils, d’un pied indifférent
Et la nature et tout le peuple franc…
Le laboureur déchire en vain la terre.
Le soir il rentre et l’affreux désespoir
Est descendu dans son triste manoir.
Il voir venir sa femme désolée :  
    - Notre cabane est dit-elle, pillée.
    - Et qui l’a fait ? dit l’époux plein d’effroi.
    - Et qui l’a fait ? Qui l’a voulu ? Le roi !
Le roi, mon fils ! »    

De plus, son emprisonnement chez la dame Sainte-Colombe de septembre 1786 à mars 1787, même s’il n’en a jamais parlé, a du profondément le marquer et finir de le révolter face à l’arbitraire royal.

Il paraît un temps assagi, mais sa soumission n’est qu’apparente. les premiers événements de la révolution réveillent à la fois son ambition, son aspiration à la célébrité, mais aussi sa volonté de combattre les autorités établies.

- Une jeune homme ambitieux

La Révolution lui offre l’occasion rêvée de jouer un grand rôle. Dans un premier temps, il s’engage dans la vie politique locale et il cherche à organiser des actions d’éclats pour se faire connaître. Ainsi, le 11 mars 1790 devant toute la commune assemblée, il lit une lettre contre-révolutionnaire qui lui aurait été adressée. Voici le comte-rendu de cet épisode : « Toute l’assemblée, justement révoltée des principes abominables que les ennemis de la Révolution cherchent à faire circuler dans l’esprit du peuple, a arrêté que la déclaration serait lacérée et brulée sur le champ ; ce qui a été fait à l’heure même ; et M de Saint-Just, la main sur la flamme du libelle, a prononcé le serment de mourir pour la patrie, l’Assemblée nationale et de périr plutôt par le feu, comme l’écrit qu’il a reçu, que d’oublier ce serment : ces paroles ont arraché des larmes à tout le monde. M le maire, la main sur le feu, a répété le serment avec les autres officiers municipaux… ». Ce texte fut lu à la Constituante et fut très applaudi. Cette scène, inspirée de Mucius Scaevola lui attira une grande considération à Blérancourt. Considération dont il a grand besoin car il cherche à se faire élire à l’assemblée Législative alors qu’il ne répond ni aux conditions de l’âge (il a 23 ans et il faut avoir 25 ans pour être élu), ni aux conditions de cens.

Dans le même sens, il rédige son premier ouvrage de réflexion politique : « l’esprit de la révolution et de la constitution de France. ». En 1791, à la gloire de la monarchie constitutionnelle. Cependant, le livre paraît le lendemain de la fuite de Varennes (juin 1791) et en septembre 1791, il est exclu de la liste des électeurs. Ces échec successifs radicalisent sa pensée, et c’est du côté des montagnards qu’il va naturellement se ranger quand il est élu député à la convention le 2 septembre 1792.

- La carrière politique

Deux années à peine de vie politique (septembre 1792-juillet 1794) constitue sa carrière, mais Saint-Just s’impose très vite comme un grand orateur qui soigne autant la forme (sens de la formule, de la pose, de la représentation) que le fond de ses discours. Il fait aussi partie de la commission chargée de rédiger la Constitution en mai 1793, et dès juin, il participe aux délibérations du comité de salut public. En juillet 1793, il est élu officiellement au CSP et forme avec Robespierre et Couthon un triumvirat très influent. A la tribune, il intervient sur tous les sujets (approvisionnements, politique générale..) même si l’histoire retient plus facilement ses discours inquisiteurs contre les girondins, les hébertistes et les dantonistes. Accusateur des factions, il est en effet un des théoriciens de la Terreur mais il est aussi l’homme des décrets de ventôse (26 février 1794 et 3 mars 1794) qui ordonnent le séquestre au profit de la République des bien des personnes reconnues ennemis de la Révolution. Il est aussi représentant aux armées et participe à plusieurs missions à l’armée du Rhin et à l’armée du Nord (entre octobre 1793 et juin 1794) qui aboutissent d’une part au dé-blocus de Landau et d’autres part à la victoire de Fleurus le 26 juin 1794.

Très proche de Robespierre, il partagea son sort, arrêté le 9 thermidor (27 juillet 1794), il est exécuté le lendemain.

Sa carrière politique fut riche et dense. Pour autant, peut-il être considéré comme un homme politique classique ? A l’assemblée, en tout cas, il ne participe pas au débat ou très peu. On peut supposer qu’il méprisait profondément les joutes parlementaires. C’est un orateur, il rédige les rapports, mais après les affrontement, auxquels souvent il n’a pas participé. Au Comité de Salut Public de même, son rôle est finalement assez secondaire, souvent absent, il ne montre pas le même investissement que Barere ou Carnot par exemple.

C’est dans la réalisation immédiate de ses objectifs qu’il mobilise son énergie. Il se révèle avant tout un homme d’action.

 

1. Tout d’abord :  Un homme d’action

La vie de Saint-Just a été déformée par le mythe, qui peut se fonder sur une base de réalité. C’est cette réalité qu’il s’agit de retrouver.

On a souvent associé Saint-Just et Robespierre, l’homme d’action et l’homme d’assemblée. Ces deux personnages sont censés former un binôme parfaitement complémentaire. La réalité est plus complexe puisque Saint-Just est polyvalent.

En effet, l’originalité de l’action politique de Saint-Just est son extrême diversité. A la fois, orateur écouté et craint à la Convention, membre du comité de salut public et représentant aux armées redouté, il excelle à tous les exercices.

En quoi fut-il un homme d’action ? Que peut-on retenir de son action politique concrète ?    

                1.2. Sa responsabilité dans la Terreur.

Elle est très fortement engagée car comme on l’a vu précédemment, il est un des révolutionnaires importants à avoir pleinement justifié la Terreur institutionnelle. Et peut-être le seul à ne pas s’embarrasser de circonvolutions sémantiques pour évoquer la guillotine. En effet, tout juste élu député, il est remarqué par la violence de ses propos : aux jacobins, il exige « le développement du  système d’oppression » et la dénonciation de « tous les traîtres ». Mais sa participation à la Terreur n’est pas que théorique : il dirige le bureau de police générale (qui est une sorte de concurrent du comité de sureté générale) à partir d’avril 1794 et il prend donc la responsabilité de certaines arrestations. Il se montre aussi très soucieux de l’état d’esprit qui règne dans les prisons et est très attentif aux rumeurs de complots. Ainsi le 5 juillet 1794, il ordonne à la commission de direction de police de faire chaque jour un rapports sur l’état d’esprit des prisons de Paris et que soient jugés « dans les 24 heures ceux qui auraient tenté la révolte ou la fermentation ». 

Il se montre plus sévère que Robespierre dans la conduite de la Terreur au sein du bureau : à plusieurs reprises, il recommande des arrestations que Robespierre corrige en complément d’information. Il n’hésite pas à désavouer certains responsables de districts si ceux-ci font preuve d’abus de pouvoirs ce que fait moins facilement Robespierre par égard pour la légitimité des instances révolutionnaires. En ce sens- est-ce du à sa jeunesse ? -Saint-Just se montre moins « politique » que  son ami. Il y gagne cependant une réputation d’inflexibilité envers les puissants (aristocrates, mais aussi les autorités révolutionnaires), teintée toutefois de mansuétude envers les plus faibles : le défenseur de la veuve et l’orphelin en quelque sorte. Saint-Just a pris son nom au sérieux, il se considère bien comme un justicier. Il prend même l’habitude de signer « Saint-Juste »

Enfin, sa responsabilité au sein du comité de salut public n’est pas plus grande que les autres membres, les décisions étant collégiales. De plus, il fut souvent envoyé en missions aux armées ; par conséquent il fut souvent absent et de nombreux décrets d’arrestations ne furent signés ni par Saint-Just, ni par Robespierre, ni par Couthon. Les thermidoriens dont certains furent d’authentiques terroristes comme Fouché, ou Barras, qui ont organisés des répression atroces à Lyon ou Toulon, auront beau jeu de les accuser de tous les maux pour se dégager de leur propres responsabilités.

                1.3. Les décrets de ventôse

Ils sont révélateurs des contradiction de la pensée de Saint-Just. En effet, en matière économique, ses idées sont assez conformistes : il se montre méfiant vis à vis du dirigisme économique : « je n’aime pas les lois violentes sur le commerce ». Très inquiet face à la dépréciation de l’assignat, il analyse avec beaucoup de lucidité les mécanismes de l’inflation dans plusieurs de ces discours sur les subsistances. Cependant, les circonstances aboutissent chez lui à un changement radical de perspectives. «  la force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n’avons point pensé. L’opulence est entre les mains d’un assez grand nombre d’ennemis de la Révolution, les besoins mettent le peuple qui travaille dans la dépendance de ses ennemis. Concevez qu’un empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme du gouvernement ? »* Ces considérations le conduisent à appliquer les taxations, les réquisitions et l’imposition de manière très rigoureuse au cours de ses différentes missions aux armées.

Cependant, les décrets de ventôse vont beaucoup plus loin, il s’agit d’une part de mettre sous séquestre les biens des ennemis de la Révolution et d’autres part de faire un recensement par communes de tous les patriotes indigents afin « d’indemniser tous les malheureux avec les biens des ennemis de la Révolution. »* On ne peut pas parler de révolution sociale, il ne s’agit pas non plus d’une loi agraire mais d’une redistribution limitée des terres, puisque ces décrets permettent la confiscation des biens des seuls « ennemis de la révolution ». L’objectif est de récompenser les patriotes en atténuant les grandes inégalités sociales, dangereuses pour la cohésion de la société : « Un pacte social se dissout nécessairement quand l’un possède trop, l’autre trop peu, vainement la loi positive garantira cette liberté du faible contre le fort, de celui qui n’a rien contre celui qui a tout…Je ne veux point dire qu’il faille partager la terre de la République entre ses membres, ces moyens physiques se gouverner ne peuvent convenir qu’à des brigands, mais ce partage de la terre entre ceux qui l’habitent doit s’opérer par le système de la législation. »*. De plus, ces décrets sont votés au moment où les hébertistes, plus proches des aspirations populaires, sont arrêtés. Alors Saint-Just agit-il par tactique politique ? ou par véritable conviction ? les deux visions ne sont pas incompatibles après tout. Les historiens marxistes sont assez dubitatifs face aux décrets de ventôse, Soboul en particulier, qui en souligne les insuffisances : d’une part, ils étaient réclamés depuis longtemps par les sans-culottes parisiens, ce qui leur enlève leur caractère exceptionnel, d’autres part, ils ont une portée limitée : « ils s’inscrivent dans la ligne générale de la révolution bourgeoise. Profondément attachée au droit de propriété, la confiscation des biens privés n’a jamais été pour elle qu’un moyen de lutte contre l’aristocratie, lorsqu’il apparut que cette dernière loin de composer, n’hésitait pas à recourir à l’insurrection et à la trahison. »* Malgré tout, il faut quand même souligner que pour limités qu’ils furent, ces décrets correspondent aux mesures les plus radicales en matière économiques et que de nombreux révolutionnaires, y compris faisant partie du Comité de Salut Public, s’en sont inquiétés et ont cherché à retarder les commissions chargées de procéder au recensement des patriotes indigents. Le 8 thermidor, Saint-Just bataillait encore avec ses collègues pour obtenir la formation des ces commissions. Cela montre que ces décrets étaient important pour lui.

 

    2. La pensée de Saint-Just

La pensée de Saint-Just doit être définie avant tout à travers ses œuvres théoriques qui sont peu nombreuses. Saint-Just a en effet toujours prôné et appliqué pour lui-même le laconisme, à partir du moment du moment où il abandonne la versification littéraire pour se lancer dans la pensée politique. De plus, il s’est beaucoup engagé dans l’action concrète.

Son œuvre se compose de  l’Esprit de la Révolution et de la Constitution de la France ,  De la nature de l’Etat civil de la cité ou les règles de l’indépendance du gouvernement,  Fragments d’Institutions Républicaines  (titre apocryphe établi lors de la 1ère édition en 1800) ainsi que de ses discours et rapports lus au club des jacobins ou à la Convention.

Il est très difficile de lire Saint-Just. Son style est concis, serré, obscur, « tranchant » disent ses détracteurs, les paragraphes en tout cas se suivent souvent sans lien logique. « Il prenait autant de soin d’occuper, de fatiguer la pensée d’autrui, que de déguiser et de voiler la sienne. » disait Paganel, un contemporain.  Il n’est donc pas aisé de trouver une véritable unité d’autant plus que la pensée de Saint-Just varie aussi en fonction des circonstances politiques. Quoi de commun en effet, entre « l’Esprit de la Révolution » et « les fragments » ?

            2.1. De l’Esprit de la Révolution aux Fragments d’Institutions Républicaines

Saint-Just s’est beaucoup investi dans « l’Esprit de la Révolution », paru en 1791 et qui eu un succès d’estime puisque l’édition fut épuisée en quelques jours. Très influencé par Montesquieu qui a inspiré jusqu’au titre, c’est un ouvrage modéré, un véritable hymne à la nouvelle constitution. Il s’interroge en effet, à la façon de Montesquieu sur l’équilibre des pouvoirs, sur le rôle du peuple, sur l’idée de démocratie. Il fait l’éloge d’une « démocratie aristocratique », du « juste milieu ». Il se méfie de la volonté générale qui doit être juste et raisonnable. « La France s’est rapprochée de l’Etat populaire autant qu’elle l’a pu et n’a pris de la monarchie que ce qu’elle ne pouvait point prendre »*

Sa conclusion est très modérée, « les législateurs de France ont imaginé le plus sage équilibre »*. Rien ne préfigure le futur républicain intransigeant.

Saint-Just se révèle un excellent penseur politique, opportuniste qui cherche à se faire connaître pour être élu à l’Assemblée Législative. Il a besoin d’appuis. Avec l’Esprit, il cherche à se faire remarquer par les personnages influents de 1791 comme Barnave ou Mirabeau dont il possédait d’ailleurs un buste chez lui.

Mais son admiration se porte plutôt vers Robespierre, Constituant peu écouté de ses pairs, mais qui est un penseur puissant au style incomparable et dont l’influence s’exerce bien au delà de la seule assemblée constituante.  : « Je ne vous connais pas, lui écrit Saint-Just mais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes point seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la  République »*. Nul doute que cette admiration va beaucoup influencer la pensée de Saint-Just qui va se radicaliser de plus en plus. Les événements politiques, entre autre l’échec de la constitution de 1791 expliquent aussi l’évolution de sa pensée en 1792 qui s’oriente vers une réflexion plus globale. Son ouvrage, De la nature, de l’Etat civil de la cité ou les règles de l’indépendance du gouvernement, constitue une étape importante dans ce sens même si l’ouvrage ne fut pas achevé.

En effet, Saint-Just tire la leçon de la monarchie constitutionnelle.

Pour lui, le contrat social qui lie les citoyens est totalement à repenser. Dans cette nouvelle problématique, ce n’est plus Montesquieu mais Rousseau qui devient la référence. Mais, il déforme considérablement la pensée de Rousseau. L’Homme, pour Saint-Just, est naturellement sociable « tout ce qui respire est indépendant de son espèce et vit en société dans son espèce »*.  Il conçoit l’évolution historique de manière négative comme une lente altération vers « l’Etat sauvage » : « Ce grand philosophe (Rousseau) a pensé que l’homme avait commencé par être sauvage mais il a fini par là ». Ce qui le conduit à rejeter l’idée du contrat social qui n’est pour lui que le contrat politique qui a conduit à la régression des rapports humains. « J’ai appelé vie sociale celle des hommes réunis par un contrat écrit, autrement on ne m’aurait pas entendu mais ce que nous appelons contrat social n’est qu’un contrat politique ». De plus, dans sa pensée, le peuple est resté plus proche de la nature car il n’a pas été corrompu par la « loi politique » contrairement aux aristocrates.

Cette pensée est très pessimiste finalement et le pousse à se méfier des lois et des constitutions, toutes issues du contrat social, pour s’attacher à régénérer les mœurs par de saines « institutions » qui ne sont pas issues du Contrat. On voit donc qu’il y a une logique de la pensée de Saint-Just qui aboutit à la rédaction des « Institutions Républicaines ».

Publiées après sa mort, en 1800, les Institutions Républicaines sont composées de la compilation de notes de carnet de Saint-Just. Ils représentent une partie non négligeables de la pensée de Saint-Just. Il met en place les éléments de la Cité future, les Institutions sont conçus comme une utopie. D’ailleurs certains professeurs de français étudient des extraits des Institutions Républicaines pour montrer les caractéristiques de l’Utopie qui est tellement contraignante qu’elle devient une contre-Utopie.  

La méfiance envers les lois se retrouve avec plus de fermeté encore : « « puisque j’ai prouvé que les premières sociétés n’étaient point soutenues mais furent détruites par la force, je dois conclure que toutes les législations étant organisées par la force, portaient un germe d’oppression et devaient périr. ». En ce sens, on peut trouver des similitudes frappantes avec Marat (la radicalité, la méfiance envers toute forme de gouvernement, le caractère profondément anti-démocratique de leurs pensées), d’ailleurs, ils ne cachaient pas leur profonde estime réciproque.

En fait, Sant-Just oppose « la loi sociale » basée sur l’amitié et l’amour qui unit les hommes et la « loi politique » qui a pour fondement la force, la violence et qui oppose les groupes entre eux. Donc, les institutions ont pour but de changer les mœurs pour les conformer à la loi sociale et repousser ainsi la loi politique. L’objectif final est de provoquer une « résurrection » de l’Etat de nature, pour rendre les lois inutiles à la garantie de la liberté et pour promouvoir une conscience publique. « Les institutions ont pour objet de mettre l’union dans les familles, l’amitié parmi les citoyens, de mettre l’intérêt public à la place de tous les autres intérêts, d’étouffer les passions criminelles… de former une patrie…et de substituer l’ascendant des mœurs à l’ascendant des hommes. »

D’où un mélange hétéroclite de libéralisme, et de rigueur morale absolue, qui déroute et dérange. En effet, il affirme dans un  premier temps que « L’homme et la femme qui s’aiment sont époux ; s’ils n’ont point d’enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret ; mais si l’épouse devient grosse, ils sont tenus de déclarer au magistrat qu’ils sont époux. ». Mais, à ces unions contractées de manière très libérale se juxtaposent les rapports d’amitié qui correspondent, eux, à une obligation sociale. L’amitié est officialisée au Temple, les amis ne se feront pas de procès et à la guerre, combattront côte à côte, ils seront aussi enfermés dans le même tombeau. L’amitié est une constante dans la pensée de Saint-Just, ainsi alors qu’il était représentant aux armées, il est informé que huit compagnies de grenadiers des départements du Rhône et Loire, de la Mayenne et de la Manche, en garnison à la citadelle de Strasbourg, demandent à rester groupées : « touchés des sentiments de fraternité qui ont porté ces compagnies à demander à n’être point séparées », Il décerne à cette unité le 16 brumaire, le nom de bataillon des Amis, pour imiter sans doute le bataillon sacré des thébains.

Le caractère utopique des « fragments » est indéniable. Les références à l’Antiquité sont constantes.



                2.2.  L’Orateur

Le style concis, laconique de Saint-Just s’adapte bien mieux à ses discours et rapports. Il est d’ailleurs considéré comme un des grands orateurs de la Révolution. Son premier discours sur le procès du Roi fait sensation par l’originalité et la radicalité de la thèse adoptée (Le Roi doit être exécuté sans jugement parce qu’il représente le symbole même de la Monarchie), mais aussi par l’usage de formules devenues désormais célèbres mais qui furent remarquées dès l’époque : « On ne peut régner innocemment »,

Ce discours le fera connaître. Dans le Patriote Français, Brissot rend hommage au jeune orateur : « Parmi des idées exagérées, qui décèle la jeunesse de l’orateur, il y a dans ce discours des détails lumineux, un talent qui peut honorer la France. ». De la même façon, le journal jacobin,  Le Républicain, en fit un compte rendu plus élogieux encore. Désormais, il est connu et ainsi le 30 mai, il est nommé adjoint du Comité de Salut Public pour préparer les « bases républicaines ». Il est donc un des rédacteurs de la constitution de 1793.

Il intervient sur tous les sujets.

Tout d’abord, les problèmes d’organisation :
  12 février : discours sur l’organisation de l’armée.
  24 mai : discours sur le maximum de population des municipalités.
  9 août : rapport sur l’approvisionnement des armées.

Ensuite, Saint-Just se spécialise ainsi dans les rapports inquisiteurs. Il y gagne une réputation d’inflexibilité.
  8 juillet 1793 : rapport sur les girondins
  26 février 1794 : rapport sur les personnes incarcérées
  13 mars : rapport sur les factions de l’étranger qui vise les hébertistes.
  17 mars : rapport sur l’arrestation de Hérault de Séchelles.
  31 mars : rapport contre Danton et ses partisans.
  15 avril : rapport sur la police générale.

Dans ces rapports, Saint-Just se soucie peu de la réalité des accusations qu’il avance. Il pratique facilement l’amalgame : « Il y a eu une conjuration tramée depuis plusieurs années pour absorber la Révolution française dans un changement de dynastie. Les factions de Mirabeau, des Lameth, de Lafayette, de Brissot, de D’Orléans, de Dumouriez, de Carra, d’Hébert, les factions de Chabot, de Fabre, de Danton ont concouru progressivement à ce but par tous les moyens qui pouvait empêcher la République de s’établir et son gouvernement de s’affermir.* » Il ne s’embarrasse pas de scrupules contrairement à Robespierre. Ainsi, il prend prétexte d’un supposé complot des prisons pour obtenir de la Convention la mise hors des débats de Danton pendant son procès. Il véhicule des rumeurs sans fondements, contre les girondins d’abord, qui auraient noué des liens étroits avec le royaliste Dillon, et fomenté le projet de rétablir la monarchie, contre les hébertistes, ensuite en dénonçant une « conspiration de l’étranger ».

Saint-Just, en fait assumait pleinement la Terreur. En cela on ne peut pas l’accuser d’hypocrisie. Il la justifie entièrement : « On se plaint des mesures révolutionnaires, mais nous sommes des modérées en comparaison de tous les  autres gouvernements…La monarchie jalouse de son autorité nageait dans le sang de trente générations ; et vous balancez à vous montrer sévères contre une poignée de coupables.*» Il n’utilisait pas les expressions communes comme « lunettes de l’éternité » ou « glaive de la loi » pour évoquer la guillotine. Il cherche par ses discours à instaurer volontairement un climat de tension pour que la Révolution continue jusqu’à son aboutissement. Pour cela, il s’agit de combattre ses deux ennemis : la modération: « Vous avez à punir non seulement les traîtres mais les indifférents même ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et n’a rien fait pour elle* » et l’excès de zèle. Ainsi, dans le même temps, il n’hésite pas à arrêter Schneider, chef de la Propagande de Strasbourg.

                2.3. Le Mythe

Saint-Just n’a cessé de susciter les avis les plus contradictoires, les plus tranchés et n’a jamais laissé les historiens indifférents. Les détracteurs sont largement les plus nombreux : Voici les expressions utilisées pour qualifier Saint-Just : « tigre altéré de sang », « monstre peigné », « jeune homme atroce et théâtral », « glaive vivant », « l’archange de la mort ». Sainte-Beuve, Taine ou Michelet, ne sont donc pas tendres avec un personnage qui exerce chez eux malgré tout une vraie fascination. Se déploient dans ces expressions tous les ressorts du mythe. On peut éprouver de la répulsion pour les actes terroristes mais aussi une admiration pour l’homme.

 

                                2.3.1. Une image romantique

« L’archange de la terreur », cette expression employée par Michelet et repris communément ensuite par tous les historiens du XIXème siècle donne un condensé de la légende Saint-Just. Association contre nature entre la beauté supposée de Saint-Just et sa participation à la terreur.

En ce qui concerne la beauté de Saint-Just, les contemporains ne sont pas tous d’accord. Même si sa sœur, Louise, vantait « sa grande beauté », Camille Desmoulins raillait sa raideur et Levasseur n’évoque que « sa physionomie honnête ». En tout cas, sa beauté physique faisait moins l’unanimité que celle de Herault de Sechelles par exemple. Et pourtant, l’image d’un Saint-Just idéalisé, s’impose en pleine période romantique (voir le buste de David d’Angers). Il est probable que Saint-Just faisait plus jeune que son âge, son aspect « d’éternel adolescent », un peu androgyne a été souligné par les contemporains. Mais, ensuite son image a été totalement dénaturé jusqu’à la caricature par les thermidoriens montrant un Saint-Just efféminé, avec des boucles d’oreilles (voir la sanguine du musée Carnavalet). Cette image idéalisée ou dénaturée doit-être mise en parallèle avec les actions supposées atroces du personnage. Ce concept est repris par la littérature. Voici deux extraits célèbres :

Michelet : « Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d’un poids singulier et laissaient de l’ébranlement, comme le lourd couteau de la guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles froidement impitoyables, d’une bouche qui semblait féminine. Sans ses yeux bleus, fixes et durs, Saint-Just aurait pu passer pour femme… »

Lamartine : « Ce jeune homme, muet comme un oracle et sentencieux comme un axiome, semblait avoir dépouillé toute sensibilité humaine pour personnifier en lui la froide intelligence et l’impitoyable impulsion, …Immobile à la tribune froid comme une idée, ses longs cheveux tombant des deux côtés sur son cou, sur ses épaules, le calme de la conviction absolue répandu sur ses traits presque féminins… »

Dans ses deux passages, on retrouve les mêmes éléments : la beauté féminine du héros mêlée avec sa raideur légendaire qui contraste avec son implacabilité, sa froideur qui rappelle celle de la guillotine. Le mythe de « l’archange de la Terreur » est né.

 

                            2.3.2. Un mythe reposant sur des contrastes

L’accent est mis sur l’opposition entre les « frasques » de jeunesse de Saint-Just, une jeunesse désoeuvrée et libertine (la fugue et le vol de l’argenterie familiale, le poème Organt) et l’homme politique intraitable qu’il deviendra sous la Révolution. Ces contrastes conviennent  à ses détracteurs car ceux-ci mettent l’accent sur les « frasques » pour mieux mettre en évidence le caractère précocement corrompu de Saint-Just. A l’inverse, les admirateurs pourront s’appesantir sur le « miracle » de la Révolution qui a fait d’un jeune libertin, un homme d’Etat.

Rappelons les divers éléments du mythe :

                                        a) Les missions à l’armée du Rhin : mythe du « sauveur de la patrie ».

C’est l’épisode de Saint-Just qui a fait le plus l’unanimité. Même les adversaires de Saint-Just font preuves d’indulgence, à l’exemple de Fleury et de Gignoux que l’on ne peut accuser de sympathie pour le jeune conventionnel.

Fleury : «  Ainsi finissait cette immense campagne, par une réussite si bien préparée par Saint-Just, réussite à laquelle avaient si puissamment coopérée sa persévérance, son énergie, son courage moral et physique. »*

Gignoux : « Tout d’abord, il s’agit de rétablir la discipline dans cette armée de va-nu-pieds, qui quitte le camp sans permission, se promène en guenilles et emplit les cabarets. Il faut pour cela frapper fort car le citoyen représentant avec ses cheveux bouclées et sa cravate très étudiée en impose assez peu aux guerriers malgré la moustache dont il a décidé de viriliser son profil angélique… »*

Ces deux extraits nous montrent les principaux aspects de l’action de Saint-Just aux armées : la restauration de la discipline qui nécessite des mesures énergiques, la victoire finale dans laquelle Saint-Just a montré un grand courage personnel. Néanmoins, il faut soulignez que là encore les poncifs du mythe sont toujours présents (profil angélique, cheveux bouclés et la cravate très étudiée s’opposent au « frapper fort » que nécessite la restauration de la discipline). C’est Charles Nodier dans ses Souvenirs de la Révolution et de l’Empire  alors qu’il raconte sa rencontre rocambolesque avec le jeune révolutionnaire, qui évoque la cravate nouée avec soin,  ainsi que les ordres du conventionnel tombant tranchants comme des sentences, « la mort » ponctuant chaque phrase.

Le mythe du « Sauveur » est cependant largement répandu, et les récits de contemporains comme Baudot le présentant comme un lâche seulement attentif à assouvir ses rancœurs personnelles contre certains généraux talentueux comme Hoche (qui fut en effet emprisonné sur ordre de Saint-Just, mais pour indiscipline) n’arriveront pas a écorner cette image là.

Mais Michelet va encore plus loin : « Saint-Just apparut aux armées comme un roi, un dieu… » Il décrit le conventionnel comme un représentant « extraordinaire » aux armées, tout puissant parmi ses collègues, agissant seul ou assisté de Lebas, son fidèle ami. La comparaison avec Bonaparte est très nette. En effet, le mythe de Saint-Just aux armées repose en partie sur les mesures exemplaires et sans précédent pour l’époque qu’il a prises, mesures « héroïques » qui annoncent l’épopée napoléonienne*. Il se montre surtout proche des soldats et fait preuve d’une grande énergie pour améliorer leurs conditions d’existence (il se montre intraitable sur les réquisitions de chaussures, chemises et nourritures) et celles de leurs famille (le 14 brumaire, il ordonne que les champs d’un volontaire soit labourés « nous nous devons mutuellement des soins et des services parce que nous sommes tous liés par un intérêt commun : celui de sauver notre liberté attaquée. Vous êtes français et républicains. Le champ de votre concitoyen ne restera point inculte »). Il s’inquiète aussi du moral des troupes. Il consulte ainsi le 23 brumaire, les soldats du huitième bataillon du Jura, pour savoir le degré d’estime qu’ils accordent à l’un de leurs officiers « Nous avons une entière confiance dans la justice des soldats ». Il était partisan de récompenser les actes de bravoure par des promotions rapides, souvent spectaculaires, et de leur accorder le maximum de publicité. Il assure ainsi la promotion de deux chefs de bataillon qui sont nommés généraux de brigade après un acte de bravoure particulièrement remarqué. Dans le même temps, il se montre particulièrement sévère envers les administrateurs, les officiers : Ta marche triomphante  et rapide depuis Arlon nous fait espérer que la guerre la plus offensive sera de ton gout. Nous surveillons les administrations, l’obéissance des chefs, les ressources, tu n’auras qu’à vaincre, » écrit-il à Jourdan au moment ou celui-ci prend le commandement de l’armée de Sambre-et-Meuse le 14 juin 1794. Cela montre bien le rôle qu’il attribuait au représentant en mission, celui de « préparateur de victoire ». Sa tâche est ardue, il se doit de restaurer la discipline, assurer le ravitaillement des troupes et promouvoir les officiers qui sont susceptibles de vaincre : « Le mérite de Saint-just, et la source de sa renommée, c’est qu’il sut obtenir des résultats éclatants dans tous les domaines à la fois. Homme d’action, il le fut en imposant une discipline souvent spectaculaire conformément aux promesses faites aux soldats dans ses proclamations : en récompensant les braves par des promotions rapides, en faisant fusiller devant l’armée les responsables du désordre et de l’indiscipline*. »     

Saint-Just était aussi spécialiste de phrases héroïques qui ont marquées ses contemporains : face aux envoyés de l’armée adverse qui voulaient négocier les conditions d’une reddition, il répond « j’ai laissé ma plume à Paris, je n’ai emporté que mon épée », « La République ne reçoit de ses ennemis et ne leur envoie que du plomb »…Laconisme et héroïsme fondent le mythe de Saint-Just aux armées.  

  
                                        c). Le silence énigmatique du 9 thermidor et la mort

                                      ·         * Le silence du 9 thermidor

Comment expliquer le silence de Saint-Just après l’intervention de Tallien qui lui coupe la parole ? Démoralisation, fatigue, prise de conscience que tout est fini, qu’il est impossible désormais d’appliquer des lois justes aux hommes. Ce silence a fasciné les historiens qui ont quelquefois comparé le silence de Saint-Just au silence de Rimbaud (voir Marie-Anne Charmelot). Ce silence qui ne sera rompu qu’à de rares moments : « c’est pourtant moi qui ai fait cela » aurait-il prononcé devant le texte de la constitution de 1793.

                                     * Une mort jeune

Une mort jeune après une carrière prometteuse et fulgurante dans la politique. Saint-Just est souvent comparé à un météore fauché dans la fleur de l’âge, un Bonaparte inachevé en quelque sorte. Cette mort paraît d’autant plus injuste qu’elle intervient après son rapport interrompu du 9 thermidor qui appelait à l’apaisement entre les Comités de Salut Public et de Sureté Générale. Si Saint-Just avait pu prononcé son discours jusqu’au bout, peut-être que le 9 thermidor n’aurait pas eu lieu. C’est aussi sur cette incertitude que se fonde le mythe. De plus, ce rapport est une défense de Robespierre et qui enlève tout doute sur la profondeur de l’amitié qui unissait les deux hommes.

                                        ·        * Une mort bravement assumée.

Michelet : « Saint-Just, dès longtemps avait embrassé la mort et l’avenir. Il mourut digne, grave et simple. La France ne se consolera jamais d’une telle espérance ; celui-ci était grand d’une grandeur qui lui était propre, ne devait rien à la fortune et seul il eut été assez fort pour faire trembler l’épée devant la loi. »

Aegerter : « « Impassible et beau, une fleur rouge à son habit, il montait vers le couperet. Les spectateurs de ce massacre, bouleversés d’une mystérieuse émotion, crurent voir dans ce jeune homme aux mains liées, au col ouvert, l’idéal même de la Révolution. Il mourut sans un mot, dans un trépas de sphinx. Les aides le poussèrent. Il n’avait pas cillé devant la mort, et le bourreau tendit vers la foule muette une tête pâle aux yeux grand ouvert. »

Dans ces deux extraits, il n’y a aucun souci de vérité historique. Saint-Just n’est devenu qu’un « personnage objet*. » D’où vient la fleur rouge qui n’est mentionnée dans aucun récit historique ? Si ce n’est pour donner au personnage une allure plus romantique, lui qui incarne « l’idéal même de la Révolution ». Chez Michelet, on retrouve le regret de cette vie manquée, de ce talent coupé net par le couperet de la guillotine et qui aurait pu donner du fil à retordre à Bonaparte. Même préoccupation chez D. Centore-Bineau « ..il se réfugie dans un silence pensif, éternel. Silence funèbre qui laisse place aux tambours de brumaire… »* 

Il n’est pas le seul personnage de la Révolution à avoir eu une mort héroïque. L’échafaud est le lieu où les révolutionnaires jouent leur dernier rôle et il convient d’y faire bonne figure. Danton, Mme Roland ont ainsi laissé des mots célèbres pour la postérité. Ils ont soigné leur image jusqu’au bout, dans cette mort qui s’inscrivait dans la logique de leur engagement. Ils arrivaient au bout de leur route. Ce n’est pas le cas de Saint-Just  L’originalité de sa mort est dans le mystère qui l’entoure. Saint-Just avait encore beaucoup à apporter, promettait beaucoup mais n’a rien fait pour sauver sa vie, d’où un sentiment d’inachevé, de gâchis. « Destinée fulgurante, l’une des plus pleines, et qui nous laisse encore, cent cinquante ans après un sentiment d’amertume pour cette vie fauchée dans sa jeunesse. »*

Pour autant, la mort chez Saint-Just ne se concevait pas seulement pour les autres. Il mesurait les risques qu’il prenait aux armées ou à la Convention, il évoque ainsi plusieurs fois la mort pour lui-même : « Le bien, voilà ce qu’il faut faire, à quelque prix que ce soit, en préférant le titre de héros mort à celui de lâche vivant »,mais aussi, « On peut arracher à la vie les hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la vérité, on ne peut point leur arracher les cœurs, ni le tombeau hospitalier sous lequel ils se dérobent à l’esclavage et à la hante d’avoir laissé triompher les méchants. », enfin, « le jour où je me serai convaincu qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles et inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai…* »  Peut être a t-il simplement, une fois de plus mis, en conformité ses actes à ses principes ?            

 

CONCLUSION

 

Saint-Just est un personnage difficile à saisir, contradictoire et ambivalent. Tout d’abord, il n’est pas facile de lire Saint-Just « dans le texte », il utilise les mots de façon fantaisiste voire polémique : « les mots n’ont pas de sens, ils n’ont que des emplois.* », c’est très vrai pour Saint-Just, un exemple au hasard : premier chapitre de son ouvrage « De la nature » : « La nature est un cercle dont l’ordre des choses de ce monde est pour nous le milieu. Chaque individu placé dans ce cercle en devient également le point de centre ; parce que les rapports sont partout les mêmes du but à l’individu, de l’individu au but. Ces rapports ne sauraient être des conventions particulières ou personnelles. La nature finit où la convention commence. La vie sociale est donc le rapport homogène qui unit les hommes , seul principe éternel de leur conservation. » On comprend l’idée générale mais le lecture n’est pas aisée pour autant. Ensuite, comment concilier une sensibilité exacerbée que l’on perçoit dans ses écrits, sa correspondance, et la pratique rigoureuse de la Terreur ? En définitive, on remarque qu’il n’y a pas dans le parcours politique de Saint-Just de limpidité, de logique évidente. Et c’est peut-être ce mélange hétéroclite composé de multiples défauts (style littéraire difficile, pratique de la Terreur rigoureuse..) et d’indéniables qualités (idées puissantes, efficacité de ses action aux armées ou au comité de salut public) qui explique la fascination qu’il exerce. Ce mélange hétéroclite fait certes partie du mythe mais il correspond aussi à une réalité.


 BIBLIOGRAPHIE

 

Pour faire cette étude, je me suis servi des ouvrages de ma bibliothèque personnelle qui comprend essentiellement :

CENTORE-BINEAU (Denise): Saint-Just, Paris, Payot, 1936
KERMINA (Françoise) : Saint-Just. La révolution aux mains d’un jeune homme, Paris, Perrin, 1982.
OLLIVIER  (Albert): Saint-Just et la force des choses, Paris, Gallimard, 1954.
VINOT (Bernard) : Saint-Just , fayard, 1986,

Mais je me suis essentiellement servie de la biographie de Vinot qui me parait être la plus sérieuse, la plus récente aussi et la plus aboutie. Je n’ai néanmoins pas pu consulter sa thèse : « Saint-Just, son milieu, sa jeunesse et l’influence de sa formation sur sa pensée et son action politique » car elle n’est disponible qu’à la Sorbonne et aux archives départementales de l’Aisne. 

Je me suis aussi beaucoup servie de l’ouvrage d’Alain Liénard : Théorie politique, Seuil, 1976

Je remercie beaucoup Claudine Cavalier qui m’a prêté des articles des annales de la révolution française et le petit livre de Marie-Anne Charmelot, Saint-Just ou le chevalier Organt, (qui est quasiment introuvable en bibliothèque), qui m’ont été très utile .

Cette étude n’est pas exhaustive (loin de là), donc j’invite tous les lecteurs du site à rajouter des choses, à donner leur avis ou à faire leur propre recherche sur Saint-Just.


 



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