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Robespierre selon Hippolyte
Taine |
INTRODUCTION
Hippolyte Taine (1828-1893) est un historien et un philosophe. Son principal ouvrage se nomme "Les Origines de la France Contemporaine" d'où est tiré ce texte sur Robespierre. Cet ouvrage a été écrit en 10 ans et a été terminé en 1875. Taine est avant tout un historien contre- révolutionnaire. On comprend que « les Origines de la France Contemporaine" soit davantage un ouvrage polémiste qu'un livre d'Historien.
En effet, le passage sur Robespierre est révélateur du style de Taine et de ses efforts pour dénigrer la Révolution dans ses actes mais aussi et surtout dans ses acteurs, Robespierre n'est pas épargné. D'ailleurs, en 1875, c'est le début de la IIIème République. Robespierre n'est pas très apprécié, on lui préfère Danton. Le texte veut démontrer que Robespierre (1758-1794), personnage emblématique de la Révolution était un homme médiocre, peu talentueux, mais aussi que cet homme était tout de même, il ne faut pas l'oublier, le théoricien de la Terreur, c'est par lui que sont passées toutes les lois d'exception.
De la LI à L 114 Taine fait une longue démonstration sur le caractère fade et sans éclat à la fois de Robespierre et de ses discours.
De la Ll14 à la fin, c'est la description de la Fête de l'Etre Suprême (8 juin 94), Fête joyeuse mais à travers elle, se dissimule la Terreur omniprésente mais cachée, insidieuse.
Finalement si Taine insiste tellement sur Robespierre c'est que pour lui, il représente la Révolution. Pour flétrir la Révolution, il faut avant tout dénigrer Robespierre.
En quoi Robespierre est-il l’archétype de la Révolution ?
Dans une première partie, nous étudierons la façon dont Taine insiste sur la médiocrité de Robespierre, dans une deuxième partie, nous verrons l'ambiguïté de Robespierre entre son rôle et son talent, et finalement, nous verrons le caractère caché, dissimulé, terroriste de Robespierre sur lequel Taine nous invite à insister.
PREMIERE PARTIE
Dans le texte, la médiocrité de Robespierre transparaît du début à la fin. Taine s'acharne complaisamment et avant tout, sur ses discours, ses écrits, c'est-à-dire ce qui fait Robespierre tout entier. En effet, Robespierre n'a jamais été représentant en mission, il a toujours été un homme d'Assemblée ou un homme de Club et il est connu comme tel.
Tout d'abord, Robespierre est décrit comme quelqu'un en dehors de la réalité "Il plane dans l'espace vide, parmi les abstractions" L 10-11 "incapable de mettre pied dans la pratique" L 12 Taine insiste sur une aspect de la personnalité de Robespierre qui ne lui est pas favorable, il faut bien l'admettre. Robespierre a souvent été accusé et pas seulement par des contre- révolutionnaires, d'être trop attaché aux vues utopiques et de n'être pas assez près des réalités concrètes. On reprend à l'occasion le contraste entre le peuple qu'il cite si souvent dans ses discours et le peuple véritable: celui qui réclame du pain et que Robespierre n'a jamais côtoyé, étant retranché chez la Maison Duplay. Il y a là un paradoxe que Taine reprend en l'amplifiant "Il aperçoit 26 millions d'automates" L 14 "par nature, ils sont bons et après la petite épuration nécessaire, ils vont tous redevenir bons". Bien entendu, Taine exagère, Robespierre n'a jamais considéré le peuple comme étant des automates qu'on manie à la baguette, mais en caricaturant à merveille les idées de Robespierre, il veut prouver à quel point celui-ci était en dehors du temps et par là même, quel danger il pouvait représenter. Il est de même intéressant de voir comment il ridiculise Robespierre en citant ses propres termes, ici, sur la démocratie directe. En effet, Taine reprend les mots de Robespierre de manière à les rendre complètement absurdes. L15-20 "Le corps législatif devrait siéger dans un édifice vaste et majestueux ouvert à 12 000 spectateurs".
En 1875, quatre ans après la commune cette idée de démocratie directe paraissant absurde et surtout dangereuse, mais en 1792, il n'en est pas de même, Rousseau et le "Contrat Social" avait une influence non seulement sur Robespierre mais aussi sur tout le personnel révolutionnaire mais avant tout théorique. La démocratie directe était impossible à réaliser, personne ne s'y méprenait, et Robespierre non plus. Cependant, on accordait un certain pouvoir aux Assemblées de Sections, aux Assemblées Primaires. Les Députés aussi rendaient des comptes à leurs commettants par des brochures, par des journaux. L'objectif était de rendre la représentation la plus large possible. Robespierre n'échappait pas à la règle. Taine, dans ce passage, cherche à le ridiculiser alors que pendant le Révolution, cette idée était cohérente et n'était rien moins que ridicule. On voit bien que l'auteur joue avec les vérités, il n'est pas objectif. Tout lui est bon pour montrer à quel point Robespierre est méprisable. Par exemple, L 23, il dit que "Robespierre était à la Constituante, à la Législative, à la Convention, à l'Hôtel de Ville". En fait, Robespierre n'a jamais siégé à la Législative, au contraire en juin 91, il a fait voter une loi pour écarter les députés de la Constituante (dont il faisait partie), de la nouvelle législature. Taine le Sait très bien mais il englobe tout pour montrer que Robespierre était partout, dans tous les rouages de la machine révolutionnaire, là où la Révolution s'est faite et où les mesures les plus iniques ont été prises.
Mais le principal but de Taine est de montrer que Robespierre fut un piètre orateur. Le passage L34-114 est consacré aux critiques de ses discours. Critiques très détaillées, l'auteur ne ménage pas ses efforts. Robespierre est le "suprême avorton" du rameau terminal du XVIIIe Siècle "le fruit sec de l'esprit classique" L40. On reconnaît là chez Taine le contre-révolutionnaire et sa répulsion pour tout ce qui est du Siècle des Lumières. Les Philosophes étant communément accusés d'être à l'origine de la Révolution. Encore que l'on peut nuancer cette opinion chez Taine, il peut concéder quelques vertus à la philosophie L 40 "De la philosophie épuisée", mais Robespierre en cherchant à tout prix des références parmi les philosophes du XVIIIe S (pour avoir une légitimité intellectuelle ), ne retient seulement le plus mauvais, L 44 "Vocabulaire. dont le sens déjà mal fixé chez les maîtres s'évapore des maîtres aux disciples".Aucun talent oratoire ne lui est reconnu. Cependant, Taine analyse avec détaille style de ses discours L 75-80. Discours truffé de figures de style mais fade, sans éclat. Il est vrai que dans les interventions de Robespierre, on chercherait en vain les emportements de Danton, les formules de Mirabeau ou le sens de l'improvisation de Barnave. Rien n'est apparemment susceptible d'enthousiasmer dans ses discours longuement travaillés, exempts de toute vulgarité comme de toute facilité, attentifs aux formes de la langue qui ont de l'élégance, de la noblesse. L 86 "Rien que des recettes et les recettes d'un art usé, des lieux communs grecs et latins". L 83 "Robespierre est une manivelle à dogme". Donc, pour Taine, ses discours procèdent d'un bavardage insignifiant, d'un rabachage éternel. C'est un discoureur.
On pourrait critiquer à l'infini les discours et le talent oratoire de Robespierre. D'autres avant Taine l'ont déjà fait peut-être avec moins d'acharnement. Mais après avoir démontrer avec force d'arguments que Robespierre est un médiocre, un "cuistre"L 30, un homme finalement terne et sans génie. On arrive à une impasse. Comment cet homme, que beaucoup décrivent comme insignifiant, (alors qu’on loue le talent oratoire de Mirabeau et de Barnave) a-t-il pu jouer un tel rôle dans la Révolution et devenir la figure emblématique de cette période ?
DEUXIEME PARTIE
Taine, comme d'autres avant lui, butte devant cette énigme, en effet, après avoir bien décrit la médiocrité oratoire de Robespierre, il constate que "Le contraste est trop fort entre son rôle et son talent" L 101. Mais ce contraste, il n'arrive pas à l'expliquer sans tomber dans la contradiction
Tout d'abord L 34, il dit: "Dans la Révolution qui est une tragédie déclamatoire, ce rôle est le premier" L 36 " A la fin Marat et Danton sont effacés ou s'effacent et Robespierre attire à lui tous les regards". Comment et pourquoi Robespierre a-t-il éclipsé ses rivaux s'il a eu si peu de mérites ? De plus L 74 Taine dit que Robespierre n'est pas un homme d'action L 73- 74 : exemple du 9 Thermidor où il a prouvé son incapacité d'agir. Alors que ses adversaires préparent sa perte, il n'a pas vu le danger et a "peaufiné" selon ses habitudes, un discours qu'il n'a pu finalement lire. Donc, en plus de ses faibles talents oratoires, Taine ajoute un manque de clairvoyance évident qui l'a finalement conduit à sa perte. Mais ensuite L 95 on lit: "qu'avec une épithète adroitement placée, il fait guillotiner un homme" L 96 "La parole aboutit à l'action".
Cette contradiction, cette énigme entre l’insignifiance supposée du personnage et son rôle, Taine ne parvient en fait à l'expliquer que par la nature même de la Révolution. La Révolution est la victoire des médiocres, des ratés. Il prend en définitive le mot Révolution dans son sens littéral, premier, elle est un bouleversement où les fripons, les malades, les médiocres montent au pinacle tandis que les hommes de biens sont pourchassés, L 9 "aucun esprit par sa médiocrité et son insuffisance ne s'est trouvé si conforme à l'esprit du temps. et L 104-114, il montre que sans la Révolution, Robespierre n'aurait été qu'un petit avocat de province respectable mais sans éclat.
Finalement, la grande impiété de la Révolution, c'est d'avoir mis au premier rang des personnes comme Robespierre, Marat, Danton, c'est-à-dire des personnes sans talent. Robespierre épouse complètement la Révolution, il en est l'incarnation, il présente les deux facettes de la Révolution, une facette inoffensive et une facette redoutable, terroriste. L4 Robespierre est "l'étui brillant et poli qu'il faut étaler en public". Le visage de Robespierre s'étale au grand jour lors de la fête de l'Etre Suprême du 8 juin 94.
La Fête Suprême c'est l'aspect riant de la Révolution. L'auteur décrit longuement le déroulement de la fête en citant des passages de David, à plusieurs reprises. Le but est double. H. Taine veut d'une part montrer le ridicule de la scène, ou du moins son caractère factice et préparé : "Le peuple de comparses fait les gestes indiqués et à l'heure dite, éprouve les émotions prescrites" et d'autre part, il veut montrer que la fête n'est que le côté brillant et rassurant de la Révolution où Robespierre se complaît à merveille. Taine insiste sur la grandiloquence de la
fête, sur son côté sensible (intervention de femmes, enfants, vieillards L 145-150). Lors de la fête de l'Etre Suprême, Robespierre est au fait de sa puissance, il n'a plus d'opposition du moins en apparence, il joue pleinement son rôle d'étui de la Révolution. Il déclame un discours sur commande. Toujours chez Taine la volonté de montrer un Robespierre en dehors des réalités.
Mais très vite, transparaît le côté caché de la Révolution: la Terreur qui apparaît grand jour à la fin du texte comme un coup de théâtre.
TROISIEME PARTIE
Il est nécessaire d'insister plus particulièrement sur les dernières phrases du texte L 170-182. En effet, après une longue description de la Fête de l'Etre Suprême L 120 à 170, l'auteur dévoile le côté violent de la Révolution, dans les dernières lignes, d'une manière rapide pour frapper les esprits. Il s'agit surtout d'un effet de style bien sûr mais aussi ce passage montre vraiment ce que représente la Révolution pour Taine et en quoi elle est odieuse pour lui. La Terreur est cachée, dissimulée. Robespierre, en fait inscrit totalement dans ce côté violent de la Révolution. En effet, après avoir décrit longuement la médiocrité de Robespierre à tous les niveaux, il décrit plus concisément ce qui est pour lui la véritable personnalité de Robespierre : la vanité et la cruauté. cependant cette concision frappe par sa brutalité.
L 172 « Lecointre l'a bravé en face; des murmures, des injures… silencieux, blême, il avale sa rage".
De plus, il faut noter que la violence chez Robespierre n'apparaît pas seulement lors des dernières lignes, elle est plus ou moins sous entendu tout au long du texte. L 16 "Par nature, ils sont bons et après la petite épuration nécessaire, ils vont tous redevenir bons". L 65 "ce qu'il entérine par ses grands mots, justice, humanité, ce sont des abattis de tête" L 98-99 "Ses élégances élaborées dans le cabinet sont des coups de pistolet ajustés à loisir contre des poitrines vivantes".
La violence, la terreur finalement est toujours là dans le texte en second plan mais au combien essentielle dans la Révolution. Robespierre pour Taine est avant tout le terroriste, le côté inoffensif du personnage est longuement décrit pour montrer à quel point tout cela est factice Le sang, la violence est de temps à autre mis en avant pour ne pas oublier que Robespierre malgré tout et avant tout, c'est la terreur, les larmes, le sang.
A la fin du texte, la face cruelle du personnage est mise au grand jour pour montrer que finalement au delà de la Fête Suprême, c'est surtout la loi du 22 Prairial An II qui transparaît, loi si controversée car elle supprime toute défense aux inculpés (la preuve morale suffisant pour faire condamner un homme). Or, dans le texte, la loi de Prairial n'est citée que dans la dernière ligne "Il fait voter par la Convention la terrible loi de Prairial qui met à sa discrétion toutes les vies" L 181, on retrouve chez Taine le style incisif, le contraste. Pour lui la Révolution et Robespierre se complètent et même se ressemblent d'une manière frappantes, il présente les caractères de la Révolution. La Révolution a mis au premier plan des personnages médiocres, Robespierre fait partie de ceux-là, la Révolution aboutit par une pente fatale à la Terreur, Robespierre qui était monarchiste en 1789 est devenu terroriste en 1793. Robespierre à deux facettes (une inoffensive, une redoutable), la Révolution aussi.
Le 22 Prairial An II fait le pendant au 20 Prairial, la Fête de l'Etre Suprême n'est qu'une pause ridicule à la Terreur, qui s'accentuera brutalement deux jours après. Le Robespierre des discours fait le pendant au Robespierre du Comité de Salut Public qui signe le terrible décret de la loi du 22 Prairial An II. Pour Taine les deux facettes ne sont pas séparées, elles découlent l'une de l'autre, elles se complètent. D'ailleurs, Robespierre convenait lui-même que la Vertu et la Terreur étaient liées. La Vertu étant impuissante sans la Terreur et la Terreur étant funeste sans la Vertu.
Mais Taine déforme, dans un esprit partisan, les idées de Robespierre. Il est remarquable que l'auteur n'étudie pas réellement ses idées. Il ne parle pas de ses idées sociales, politiques, comme un historien devrait le faire. Il prend les actes de Robespierre ce qui lui convient pour pouvoir arriver à ses fins, c'est-à-dire démontrer le caractère odieux de la Révolution. Taine analyse, mais celle-ci n'est pas impartiale. Au contraire, le texte veut montrer que Robespierre était un personnage que rien ne prédisposait à jouer un grand rôle, il était incapable d'agir mais c'est pourtant lui qui a joué un rôle prépondérant pendant la Terreur.
Robespierre est un personnage controversé. Il a eu ses adorateurs et ses détracteurs. En 1875, sous la IIIème République, quand Taine écrit ses "Origines de la France contemporaine", Danton est magnifié et sa statue sera érigé à Paris en 1886, tandis que Robespierre est voué aux gémonies. Il est le personnage emblématique
et incontournable de la Révolution. Taine a décrit Robespierre de manière à le rendre particulièrement détestable et même odieux. Tous ses discours sont passés au crible pour montrer ses faiblesses oratoires. Finalement, après avoir lu le texte, il en ressort un Robespierre médiocre (Taine ne le dit jamais assez), si la Révolution n'avait pas eu lieu, il serait resté simple avocat de Province.
Mais Taine est un historien contre-révolutionnaire, et donc partial, et ses écrits sont sujets à caution. Cependant, même en étudiant d'une manière objective comme Georges Lefebvre, l'action de Robespierre, il est très difficile de définir la personnalité de Robespierre. C'est un personnage si complexe, que son histoire peut être racontée de manière différente, sa vie ne sera jamais écrite de manière définitive.
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© Sophie Vidal 2001-2005 |