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Le jansénisme et la Révolution française |
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On oublie souvent que le fameux complot révolutionnaire selon Barruel unissait, aux francs-maçons et aux philosophes, une troisième partie : les jansénistes. Sans suivre les délires de l’abbé contre-révolutionnaire, l’historiographie de la Révolution, dès le XIXème siècle, a accordé de l’importance au rôle de ces derniers dans la chute de l’Ancien Régime et dans le cours de la Révolution. Illustres victimes de l’absolutisme, passés de l’opposition religieuse à l’opposition politique au cours du règne de Louis XV, ils étaient porteurs d’une conception démocratique de l’Église jointe à une morale publique rigide et furent les vecteurs du principal courant politique hostile au pouvoir royal : ils peuvent à ce titre, malgré leur détestation des philosophes, faire figure de précurseurs de la Révolution, faute d’en être les meneurs ou les principaux acteurs. Une fois celle-ci déclenchée, ils y adhérèrent généralement, et influencèrent la rédaction de la Constitution Civile du Clergé au point que Sieyès put s’écrier amèrement qu’ils n’y voyaient « qu’une superbe occasion de relever l’importance théologique de Port-Royal et de faire l’apothéose de Jansénius sur la tombe de ses ennemis ». Quelques révolutionnaires illustres, au premier rang desquels Grégoire et Camus, étaient des jansénistes. |
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De nombreux travaux (notamment ceux de Monique Cottret, de Catherine Maire et de Dale Van Kley), ont entrepris, depuis une vingtaine d’années, de reconsidérer avec finesse les rapports entre jansénisme, contestation de l’absolutisme, philosophie et Révolution et d’éclairer le cheminement qui conduisit le jansénisme de la contestation religieuse à l’opposition politique puis à la Révolution. Leurs résultats ont conduit à nuancer les clivages traditionnellement établis entre jansénisme et Lumières, et à souligner les convergences, parfois paradoxales, entre théologiens, parlementaires et philosophes. Quoique souvent divergents dans leurs conclusions, ils ont globalement contribué à confirmer l’importance du rôle des jansénistes dans les mouvements politiques et sociaux de la fin du XVIIIème siècle, Révolution comprise, tout en en soulignant la complexité. Sans entrer dans les détails des débats historiques, ces quelques pages visent à rappeler ce rôle, souvent un peu oublié du public à qui la notion même de jansénisme ne dit plus grand chose.
I. Avant la Révolution : de la théologie à la politique
1/ Rappel historique
Le « jansénisme » tire son appellation (péjorative à l’origine) du nom d’un théologien flamand, l’évêque d’Ypres Jansénius. Il s’agit d’ un mouvement interne au catholicisme qui prit naissance dans la première moitié du XVIIème siècle, qui tournait au départ autour de controverses théologiques sur la question de la grâce divine et de son rôle dans le processus du salut mais dépassa rapidement ce cadre.

Jansénius (1585-1638)
Lorsqu’en 1640, parut posthume le dernier livre de Jansénius, l’Augustinus, énorme volume latin sur Saint Augustin, il ne s’agissait en principe que d’une présentation systématique et cohérente de l’ensemble de la production augustinienne sur la grâce. La polémique fut pourtant immédiate et ses répercussions très graves. C’est que Jansénius, professeur à Louvain, le vieux fief traditionnel de l’augustinisme européen, était aussi un ardent adversaire de la politique du roi de France. Il lui reprochait son bellicisme à l’égard de la maison d’Autriche et ses alliances avec les princes protestants d’Allemagne, griefs qu’il avait rassemblés dans un pamphlet contre Louis XIII publié en 1635, Mars Gallicus. Pire encore, il était l’ami de l’abbé de Saint-Cyran, adversaire de Richelieu qui, enfermé depuis 1638 à Vincennes pour une opposition assez similaire à la sienne, était en train d’y acquérir une réputation de saint et de martyr. C’était assez pour lui valoir les attaques immédiates des jésuites français, qui accusèrent l’Augustinus de propager une doctrine hérétique inspirée de Calvin. Jansénius, mort en 1638, ne pouvait se défendre : mais Saint-Cyran, qui ne partageait pourtant guère ses opinions théologiques, prit aussitôt la plume dans sa prison pour deux pamphlets en sa faveur. Il fut bientôt rejoint dans la défense de Jansénius par une des plus brillantes figures intellectuelles de l’époque, Antoine Arnauld, dit le Grand Arnauld. Docteur en droit et en théologie, prêtre et auteur d’une thèse sur Augustin mais aussi avocat au parlement de Paris, Arnauld était un doctrinaire rigide, un moraliste intransigeant mais surtout un polémiste de talent[1]. Il chargea tête baissée contre les jésuites dans sa Théologie morale des jésuites, où il retournait l’accusation d’hérésie contre les adversaires de Jansénius en accusant ceux-ci de trafiquer les dogmes pour justifier un laxisme intéressé envers les fautes des puissants. Les morts de Richelieu et de Louis XIII puis l’épisode de la Fronde amenèrent une accalmie, mais dès 1649 la controverse reprit : les jésuites finirent par obtenir du pape, en 1653, une bulle (Cum occasione) qui condamnait comme hérétiques cinq proposition tirées du livre de Jansénius. La bulle ayant été, sous la pression de Mazarin, rapidement admise par Louis XIV (condition pour devenir exécutoire en France) les jansénistes se retrouvèrent menacés de procès en hérésie, mais Arnauld répliqua en affirmant que les propositions « hérétiques » n’étaient pas contenues dans l’ouvrage… C’était le coup d’envoi de ce qui allait devenir la plus grave controverse théologique de France et l‘occasion de la cristallisation d‘une opposition dangereuse pour le pouvoir absolu. En effet, la prise de position de ce dernier en faveur des jésuites et des condamnations papales conduisit les jansénistes, fidèles monarchistes à l’origine, à remettre en cause la légitimité du roi à statuer en matière de convictions religieuses, et à proclamer la liberté de conscience fondée sur l’éducation générale et l‘autonomie individuelle. Louis XIV ne perçut le danger qu’au début de son règne personnel, mais réagit vigoureusement par une politique de persécution systématique ; entre temps, le parti janséniste s’était progressivement organisé, quoique sans jamais acquérir aucune cohérence théologique ni institutionnelle . Il s’était regroupé autour de l’abbaye de Port-Royal dont Saint-Cyran avait été le directeur, et qu’avait réformée sa prieure Angélique Arnauld (nièce du Grand Arnauld) et du petit groupe des « Messieurs », les « solitaires » qui s’efforçaient de mener une vie d’étude et de sainteté loin des cercles parisiens, sans se priver de participer à toutes les polémiques en cours (Pascal n‘en étant que l‘exemple le plus éclatant). Les Petites Ecoles, fondées en 1638 par Saint-Cyran et où enseignèrent la plupart d‘entre eux, contribuaient à propager les idées jansénistes, tout en jetant les bases de conceptions novatrices et plutôt subversives de l‘enseignement. On essayait d’y promouvoir l’accès des pauvres à l’éducation, et on y pratiquait une pédagogie fondée sur l’usage du français, la suppression des châtiments corporels, le respect des spécificités individuelles et la prise en compte de la psychologie enfantine : tout un programme! L’enseignement reçu y marqua de nombreux élèves, dont le plus célèbre est Racine.
Mais dès 1661, les mesures se multiplièrent à l’encontre des gens de Port-Royal : obligation de signer un Formulaire reconnaissant l’autorité du pape et condamnant « de bouche et de coeur » les cinq propositions de Jansénius, internement des religieuses réfractaires[2], expulsion des pensionnaires et des postulantes de l’abbaye, interdiction des Petites Ecoles, poursuite et arrestation des « Messieurs »[3]. Après un bref apaisement dans les années 1670, la conclusion de la persécution fut la destruction intégrale de l’abbaye, rasée en 1711, et la profanation des tombes du cloître où reposaient religieuses, solitaires et sympathisants. Le Roi Soleil avait si peur des jansénistes qu’il les poursuivait dans la mort, bousculant au passage son propre historiographe : le malheureux Racine, qui avait demandé à être enterré « au pied de la fosse de Monsieur Hamon » (qui avait été son maître aux Petites Écoles puis son ami) ne bénéficia que onze ans de cette proximité.
2/ Le passage à la politique
L’abbaye détruite, les solitaires disparus (Arnauld était mort en Belgique en 1694) disgraciés voire exilés, le jansénisme paraissait voué à s’éteindre. Mais dans son acharnement à détruire Port-Royal, Louis XVI prit une initiative qui devait se révéler une grave erreur et entraîner des répercutions inattendues. Au cours de la persécution, il avait déjà réclamé au pape des bulles destinées soutenir son action, mais en 1713, il en demanda une qui condamnât les Réflexions morales sur le Nouveau Testament, un ouvrage de Quesnel, ami du Grand Arnauld réfugié comme ce dernier en Belgique, puis en Hollande après divers séjours en prison. Les Réflexions étaient très appréciées dans le clergé français, même en dehors de milieux jansénistes, et Quesnel suscitait de nombreuses admirations malgré son « hérésie ». Clément IX obtempéra, et ce fut la bulle Unigenitus Dei Filius, rendue le 8 septembre 1713. Elle condamnait cent une propositions tirées de l’ouvrage, mais attaquait également certaines positions du jansénisme relatives à l’organisation de l’Église sur lesquelles ce dernier se trouvait en accord avec un autre courant du catholicisme français, le richérisme, très populaire dans le bas-clergé. Le résultat fut son refus par une partie du clergé, dont quinze évêques, la remise en cause de l’infaillibilité pontificale et surtout l’extension progressive de la contestation, du domaine proprement religieux, au domaine politique : le refus de la bulle par les évêques permit en effet aux les magistrats du parlement de Paris d’en refuser l’enregistrement au nom de la défense du gallicanisme. L’opposition janséniste se déplaça dès lors, gagnant les cercles politiques tout en élargissant considérablement sa base. L’épisode des miracles sur la tombe du diacre Paris à Saint-Médard et la crise qui s’ensuivit renforcèrent encore son emprise sur les milieux populaires[4]. La fermeture du cimetière et l’arrestation des « prophètes » et des prêtres qui cautionnaient les miracles, s’ils ne purent endiguer complètement le phénomène, contribuèrent à aigrir une partie de l’opinion contre le pouvoir royal.
La principale conséquence de ce transfert du religieux au politique fut la diffusion des idées jansénistes par l’imprimé et surtout par la presse. Grands auteurs de pamphlets et de traités depuis l‘origine, les jansénistes épousèrent leur temps et se transformèrent en journalistes. Naquirent de la sorte le Supplément à la gazette d’Hollande, et surtout les Nouvelles Ecclésiastiques, feuilles clandestines mais bien diffusées grâce à une réseau d’imprimeurs et de colporteurs que le pouvoir royal, malgré bien des efforts et de nombreuses arrestations, ne parvint jamais à démanteler. Riche d’informations, solide et brillant, partial et fidèle à la verve polémique du jansénisme, souvent drôle et savoureux, les Nouvelles Ecclésiastiques constitua progressivement un des lieux de contestation les plus importants et les plus radicaux de l’Ancien Régime : le cercle de ses lecteurs dépassait largement les milieux ecclésiastiques et parlementaires, au point qu’on a pu le qualifier de « premier journal populaire » de France.
Mais le tournant décisif qui transforma le jansénisme et véritable opposition politique intervint dans les années 1750. Jusqu’alors, la substance de la polémique s’était maintenue, tant bien que mal, dans le registre des questions ecclésiastiques : l’affaire de la bulle Unigenitus avait scindé le clergé français en deux partis, celui des « constitutionnaires », favorables à la bulle, et celui des « appelants », défavorables et qui en « appelaient » (d’où leur surnom) à un concile général de l’Église de France contre l’autorité papale, mais le soutien qu’une partie des parlements apportait à ces derniers contre l’autorité royale favorable aux premiers demeurait cantonné aux sujets religieux. Dans la seconde moitié du siècle au contraire, en même temps que l’opposition janséniste se diffusait dans l’opinion publique, elle entreprit d’intégrer une partie des concepts des Lumières et se mit à porter la querelle sur la nature et la légitimité du pouvoir dans le royaume.
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Le principal artisan de ce changement fut un avocat lié au Prince de Conti, bailli de l’enclos du Temple, Louis-Adrien Le Paige, qui publia en 1754 des Lettres historiques sur les fonctions essentielles du Parlement contre le gouvernement royal, où il proclamait la supériorité du Parlement sur le roi en termes d’ancienneté et de légitimité politique, et plaidait l’unité parlementaire, au motif que l’ensemble des chambres représentait la nation. Rapidement, de nombreux auteurs jansénistes s’engouffrèrent dans cette voie. Ils contribuèrent notamment à populariser la pensée de Montesquieu dont ils étaient comme tant de gens, de fervents admirateurs. Ennemis en principe des philosophes, ils se découvrirent soudain avec eux des points communs et finirent, de façon qui peut paraître paradoxale, par s’allier plus ou moins consciemment à certains d’entre eux, par exemple dans la contestation de l’absolutisme comme pouvoir sans borne, et dans la lutte contre les Jésuites. Si la thèse du complot de Barruel ne repose sur rien de concret, il n’en est pas moins vrai que c’est en partie de ces surprenantes alliances que devait naître quelques-uns des courants qui emportèrent au bout du compte le régime. |
II. Le passage à la Révolution
1/ l’engagement « patriote » et subversif
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L’engagement définitif du « parti » janséniste dans une stratégie de rupture remonte bien avant la Révolution proprement dite : cette stratégie apparaît, au plus tard, dans les suites de la « réforme Maupeou », qui en 1771 voulut détruire l’opposition parlementaire en cassant les Parlements et en exilant les magistrats pour leur substituer des cours souveraines entièrement aux ordres du pouvoir royal. Le coup de force du chancelier entraîna la publication de ce qu’on appelle les Maupeouana, vaste ensemble disparate de livres et de pamphlets contre lui, au cœur duquel on voit se cristalliser le premier « parti » janséniste. Celui-ci, rapidement intitulé parti « patriote », parvint à fédérer de façon très nette les oppositions autour de thèmes transgressifs communs : rejet radical de la légitimité du pouvoir royal au nom de celle de la « nation », appels à détruire le « despotisme » ministériel, et revendication de la prise en compte de l’opinion publique dans la gestion des affaires nationales. Toutefois, malgré l’influence « centralisatrice » de Le Paige, qui depuis son fief du Temple où, à l’abri de toute atteinte de la police royale, il employait les loisirs que lui procurait la suppression de son emploi d’avocat au Parlement à stimuler et organiser la production et la diffusion des pamphlets jansénistes (dont il assurait une part non négligeable de sa propre plume), le « parti » n’atteignit jamais une cohérence complète et une grande diversité d’opinions se fait jour dans sa production. Le principal clivage en son sein se situait entre les partisan de la représentation de la nation par les Parlements et ceux de la réunion périodique des États Généraux[5]. |
2/ Les événements
Malgré l’ampleur de leur rôle dans la diffusion d’opinions « prérévolutionnaires », il est difficile de saisir la présence active des jansénistes dans les événements précis qui conduisirent à la rupture politique de juin 1789. Le rôle important d’opposition joué lors de la tentative de « révolution royale » avortée des années 86-88 par des parlementaires jansénistes comme Duval d’Epresménil, Goislard de Montsabert et Fréteau de Saint-Just ne semble pas clairement se rattacher à leur particularité religieuse, malgré l‘opinion de quelques mémorialistes comme Bouillé qui attribuent au « parti janséniste » la chute de l‘Ancien Régime. Il est certain que dans le nouveau flot de pamphlets que suscita la crise, les jansénistes se distinguèrent derechef, y compris du reste en rééditant tels quels une partie des textes produits dans les années 70 contre Maupéou. Les pamphlets écrits pour l’occasion en milieu janséniste témoignent toujours des mêmes dissensions internes, accentuées par le partiel désistement de Le Paige, âgé et désormais aveugle, et surtout par la radicalisation de la tendance janséniste anti-parlementaire, qui pousse les revendications jusqu’à un début de républicanisme. On trouve l’idée que la monarchie pourrait être supprimée, par exemple, chez l’avocat janséniste Pierre-Jean Agier, dans son Jurisconsulte national, où il ne craint pas d’affirmer très clairement que la République est le seul régime « où les hommes en société puissent atteindre à la mesure de perfection et de bonheur dont leur condition les rend susceptibles ». Toutefois le texte janséniste le plus important et le plus célèbre de cette période, les Origines et justes bornes de la puissance temporelle, suivant les livres saints et la tradition sainte, paru en 1789 et dû à la plume du vieil abbé Maultrot, infatigable combattant de toutes les polémiques depuis les années 1730, aveugle comme Le Paige mais plus engagé dans les controverses du temps, se contentait de réclamer une monarchie constitutionnelle : il précisait toutefois sans ambages que « la législation appartient à la Nation entière et le roi n’a que le pouvoir exécutif ».
| Mais il serait excessif de voir dans les jansénistes des acteurs de premier plan dans la crise qui balaya définitivement la monarchie absolue en France. Du côté du Tiers, le janséniste dont le rôle est le plus net dans les journées de mai-juin 89 est certainement Armand-Gaston Camus, brillant avocat lié à Le Paige au cours de la polémique contre Maupéou. Dès le 28 mai, il poussa les députés du Tiers à rejeter les propositions royales censées chercher à attiser les divisions pour asseoir le pouvoir monarchique ; le 23 juin, lorsque le roi vint rappeler à la jeune Assemblée nationale la nécessité de conserver la division des ordres, ce fut lui encore qui, juste après la phrase « historique » de Mirabeau, enchaîna en ramenant la discussion sur un plan politique : il dénonça dans la déclaration royale une tentative de lit de justice déguisé (hantise des parlementaires jansénistes contre qui cette arme avait été fréquemment utilisée), ruse à laquelle il préconisa de répondre en « persistant dans toutes les délibérations prises jusqu’à ce jour ». Le 13 juin, les deux curés qui jouèrent un rôle moteur dans le ralliement du clergé au Tiers Etat, Grégoire et Jallet, étaient jansénistes et il est difficile d’y voir un pur hasard. |
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3/ Autour de la réforme de l’Eglise : travaux et divisions
Les jansénistes ne devaient jamais par la suite constituer un parti uni, ni tenir de rôle en tant que tels dans le déroulement des événements révolutionnaires. Leur implication dans les débats sur les biens ecclésiastiques et dans l’élaboration de la Constitution Civile du Clergé, réelle, a été exagérée par la plupart des historiens jusqu’à une époque récente : on admet aujourd’hui qu’elle se fit sur un mode complexe, et que les mesures prises par la Constituante sur l’Église ne furent pas toutes, il s’en faut, d’origine janséniste. Deux jansénistes seulement faisaient partie du Comité ecclésiastique de l’Assemblée, Lanjuinais et Martineau, et le rôle de rapporteur joué par ce dernier ne doit pas le faire prendre pour l’auteur du projet ; de la même façon les engagements de Camus, Grégoire, Jallet et autres jansénistes de l’Assemblée en faveur des réformes ne sont pas sans nuance : ils ne furent jamais partisans, par exemple, de la suppression des ordres monastiques. Il est vrai cependant que la Constitution Civile est bien d’inspiration « jansénisante », notamment par l’importance primordiale qu’elle accorde à l’assemblée des fidèles dans l’administration des affaires ecclésiastiques, et par la compétence qu’elle reconnaît à un pouvoir temporel issu de la Nation en matière d’organisation de l’Église de France. Aussi n’est-ce pas un hasard si les Nouvelles Ecclésiastiques, sorties de clandestinité à la faveur de 1789 et qui s’étaient prononcées avec ferveur pour la Révolution, lui attribuant même un rôle messianique, firent campagne pour le texte avec insistance.
Mais tous les jansénistes n’étaient pas favorable à cette Constitution, et elle contribua de fait à l’éclatement définitif du mouvement : plusieurs des plus illustres représentants du jansénisme prirent parti contre elle avec vigueur, au premier rang desquels Maultrot qui du coup se retrouva affronté à Le Paige qui s‘en était déclaré partisan. Maultrot s’élevait contre la procédure d’élection des évêques par tous les citoyens sans distinction de religion, qui lui paraissait contraire à la tradition de l’élection ecclésiastique (où les seuls fidèles étaient électeurs), et contre le redécoupage des diocèses par l‘Assemblée, où il voyait une intrusion excessive du pouvoir temporel dans le champ religieux : lui-même, pourtant, avait autrefois défendu le principe, profondément janséniste, d‘une telle intrusion et ses contradicteurs ne se privèrent pas de lui reprocher son incohérence. Le premier sujet, plus problématique, avait lors de son vote causé bien du tracas aux jansénistes de l’Assemblée, qui s’étaient divisés à son propos. Si la plupart étaient favorables à l‘élection populaire des évêques ans laquelle ils voyaient un retour aux pratiques primitives de l‘Église, l’un d’eux, le curé Jacquemart, avait essayé de faire confier l’élection au clergé et non aux assemblées primaires : il s’était attiré la réplique de Robespierre qui lui avait reproché de vouloir « donner au clergé une influence politique particulière » et sa motion avait été repoussée. Les attaques de Maultrot, qui lui faisaient écho, marquaient bien les divisions du jansénisme sur ce point crucial mais elles ne s’en tinrent pas là. Elles se radicalisèrent bientôt, et ce fut le principe même de la Constitution civile, la possibilité même d’une assemblée laïque à légiférer en matière ecclésiastique, que le vénérable polémiste se mit à pourfendre, bientôt rejoint par un autre grand pamphlétaire janséniste, Jabineau. Celui-ci lança en septembre 1791 des Contre-Nouvelles Ecclésiatiques, destinées à empêcher l’adhésion du clergé janséniste à la Constitution Civile : si cette entreprise échoua dans l’ensemble (les prêtres jansénistes furent jureurs à une très large majorité), elle entraîna une irrémédiable scission qui priva par la suite le courant janséniste de tout pouvoir politique réel.
Le temps des controverses théologiques majeures était terminé depuis longtemps, et celui de l’opposition politique prenait désormais des formes peu favorables à un jansénisme mal unifié : celui-ci se retrouvait donc irrémédiablement voué sinon à l’extinction complète, du moins à l’occultation et à la dissolution partielle. Ce fut ce qui arriva et le jansénisme disparut progressivement des scènes religieuse et politique. A partir de 1792 son rôle n’est plus perceptible dans la Révolution, et lorsqu’en 1797, le concordat permit de reconstruire une Église nationale, ce fut sur des bases nouvelles où son influence ne se fit plus guère sentir malgré la présence de Grégoire. Ce dernier s’attacha pourtant toujours à en rappeler le rôle dans la préparation de la Révolution. Ce rôle avait été réel : malgré son caractère conservateur et sa haine des Lumières, le jansénisme avait bien participé au mouvement vers la Liberté, comme vecteur de la liberté de conscience et du droit de résistance individuelle à l’oppression, et surtout comme lieu de contestation de l’absolutisme et d’élaboration d’une doctrine politique de la représentation nationale.
[1] Racine, qui l’admirait et l’aimait beaucoup tout en le craignant un peu malgré sa douceur de caractère, a composé sur lui une épitaphe célèbre qui le résume assez bien : Haï des uns, chéri des autres, Admiré de tout l’univers, Et plus digne de vivre au siècle des apôtres, Que dans un siècle si pervers, Arnaud vient de finir sa carrière pénible.Les mœurs n’eurent jamais de plus grave censeur, L’erreur d’ennemi plus terrible, L’Église de plus ferme et plus grand défenseur.
[2] C’est à cette occasion que Jacqueline Pascal, la sœur du philosophe (mort en 1662) écrivit à Angélique Arnauld de Saint-Jean, nièce de la première réformatrice, la lettre souvent citée : « Je sais bien qu’on dit que ce n’est pas à des filles de défendre la vérité ; quoi qu’on pût dire, par une triste rencontre du temps et du renversement où nous sommes, que puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques. Mais ce n’est pas à nous de défendre la vérité, c’est à nous de mourir pour la vérité ».
[3] Ce dont le directeur de Port-Royal, Lemaître de Sacy, remerciait Dieu avec un humour typiquement janséniste, pour lui avoir permis d‘achever sa traduction (interdite) de la Bible en français dans la tranquillité parfaite de sa cellule et dans la joie du martyre, à peine ternie par les aléas de la clandestinité.
[4] En 1729, le bruit courut que des miracles se produisaient sur la tombe d’un diacre janséniste enterré à Saint-Médard, François de Pâris. Le phénomène suscita des rassemblements populaires centrés sur des guérisons miraculeuses et des déclarations prophétiques de type « convulsionnaire ».
[5] Il est impossible d’exposer ici un aperçu détaillé de la production janséniste contre Maupeou : sur ce sujet, l’étude quasi exhaustive que consacre aux Maupeouana Dale van Kley aux pages 371 à 483 de son livre sur Les Origines religieuses de la Révolution française, 1560-1791 (Paris 2001 pour la traduction française) constitue la meilleure référence.
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© Claudine Cavalier 2005 |