La Révolution française au cinéma
Texte par David L'Epée
Soumis le 27/12/2001.


 

Le film « la Révolution Française » de Enrico et Heffron (respectivement pour le premier et second volet) sorti à l’occasion du bicentenaire, ne peut être appréhendé qu’après avoir fait un bref tour d’horizon sur le sujet de la Révolution française traitée au cinéma. Arrêtons-nous donc sur quelques grandes tendances et quelques grands films qui font office d’anthologie dans cette riche filmographie ; je m’arrêterai en 1989, date de la sortie du film de Enrico et Heffron, bien que d’autres films sur le sujet aient été réalisés depuis (on a ainsi pu voir, en cette année 2001, « l’Anglaise et le Duc » d’Eric Rohmer).

Alors que le septième art n’en est encore qu’à ses balbutiements, ses pionniers se penchent déjà sur l’idée de montrer la Révolution sur grand écran. A la fin du XIXe siècle, les frères Lumière se mettent à réaliser ce qu’ils appellent des vues historiques, soit des courts métrages d’environ une minute à plan fixe. En 1897, ils réalisèrent deux vues historiques sur la Révolution : « la Mort de Marat » et « la Mort de Robespierre » ; une nouvelle dimension vient de s’ouvrir ; le public est sidéré d’assister à ces scènes célèbres comme s’il les vivait en direct ! Plus encore que des œuvres plus connues de cette époque, comme « la Sortie des Usines Lumière » ou « l’Arroseur Arrosé », ces films fascinent davantage, de par tout ce qu’apporte le contexte historique, c’est-à-dire un contexte réel d’une part, mais par ailleurs antérieur de plus d’un siècle à la projection ! Devant ce succès, l’année suivante, soit en 1898, la maison Gaumont décide de rivaliser avec les frères Lumière et réalise, toujours sur le modèle de la vue historique, « Rouget de Lisle chantant la Marseillaise », grand paradoxe du cinéma muet mais grand succès tout de même…

En 1903, la maison Pathé produit le premier long métrage sur la Révolution : « Marie-Antoinette ». La vie et les aventures rocambolesques de la reine, notamment la célèbre affaire du collier, inspirent souvent les réalisateurs. C’est lorsqu’en 1939, la Metro Goldwyn Mayer produira un film sur Marie-Antoinette pour fêter les 15 ans de la maison et les 150 ans de la Révolution, que les critiques commenceront à se poser certaines questions : est-ce bien le sujet idéal pour commémorer la République ? n’aurait-on pas pu mieux cibler ? une certaine subjectivité ne serait-elle pas en train d’apparaître ? La question mérite d’être posée.

Il est intéressant de remarquer, en se cantonnant aux réalisateurs français, que, par exemple, la prise de la Bastille, modèle-type d’une victoire populaire, n’est le sujet principal d’aucun film, alors que par ailleurs, des films comme « Caroline Chérie » (1950) dont le scénario est écrit par Jean Anouilh affiche un point de vue résolument contre-révolutionnaire et souvent aristocratique, tout comme « Pamela ou l’Enigme du Temple » (1944) de Camille Tramichel. Ainsi, pour toucher un dernier mot de « l’Anglaise et le Duc » de Rohmer, le procédé est le même : diaboliser la Terreur en montrant l’oppression subie par l’opposition royaliste ; et selon certains critiques, si ce film, par ailleurs de fort bonne qualité, aurait été refusé au festival de Cannes 2001, c’est à cause de son engagement trop marqué à droite… Quoi qu’il en soit, un film est l’œuvre d’un homme et non d’une nation, et il est tout à fait concevable que même un Français puisse vouloir exposer un point de vue réactionnaire ou anti-républicain.

A l’étranger, les productions de ce type ne manquent pas. Quelques exemples choisis. En 1923, les Américains produisent le premier film d’une longue série : « Scaramouche ». Sur un modèle tout à fait similaire, ils lancent également, en 1934, « The Scarlet Pimpernel » (« le Mouron Rouge ») qui constituera lui aussi la base d’une saga. Ces deux œuvres ont en commun qu’elles racontent toutes deux l’histoire d’un mystérieux justicier volant à tout moment au secours d’aristocrates compromis dans les procès faussés du Tribunal révolutionnaire et menacés par la guillotine ; Scaramouche et le Mouron Rouge, qui ne seront peut-être pas pour rien dans l’élaboration d’autres héros postérieurs comme James Bond, défenseur de la Couronne par excellence, finissent toujours par vaincre les méchants révolutionnaires et sauver les pauvres aristocrates. En 1978, la Grande-Bretagne, avec le soutien de la France, réalise « Lady Oscar », inspiré d’un manga (bande dessinée japonaise) sur la Révolution intitulé « Rose de Versailles », les aventures d’une femme-mousquetaire toute dévouée à Louis XVI dont l’histoire s’achève lorsque son amant est tué, lors de la prise de la Bastille – ce dernier film est peut-être le plus modéré des trois. Avant cela, en 1914, la maison américaine Kennedy Features produit « Charlotte Corday » ; l’énoncé du synopsis suffit à démontrer l’aspect révisionniste et le parti pris du réalisateur :

"Durant le règne de la Terreur, Charlotte Corday et son amant Barbaroux mènent une existence idyllique dans la demeure de celle-ci, en Normandie. Marat, qui désire Charlotte en secret, traite Barbaroux en ami et l’attire à Paris où Barbaroux proclame ouvertement son dégoût pour les excès de la Révolution. Danton, confédéré de Marat, surprend les mots de Barbaroux et le trahit. Alors qu’il essaie de s’échapper dans un tombereau à ordures, Barbaroux est appréhendé. Charlotte, qui est venue à Paris en obéissant à un ordre divin qu’elle a reçu en lisant la Bible, est témoin de l’arrestation de son amant. Plus tard, le lubrique Marat fait venir Charlotte chez lui et lui promet d’épargner Barbaroux si elle accepte de le prendre pour amant. Elle y consent. Marat déchire alors l’ordre d’exécution de Barbaroux. Mais, pendant que Marat embrasse Charlotte, celle-ci le tue d’un coup de poignard. Barbaroux est libéré et Charlotte affronte, avec courage, la guillotine."

En 1921, l’excellent Danois Carl Dreyer, réalise « Pages Arrachées au Livre de Satan », un film en plusieurs volets avec un épisode sur la Révolution, plein d’une vision très religieuse et royaliste. En 1949, dans « Reign of Terror », l’Américain Antony Mann compare la Révolution à la guerre des gangs et raconte l’histoire d’un homme traqué par les ultra-terroristes car ayant volé le légendaire Livre Noir de Robespierre contenant la liste de tous les futurs condamnés à mort ; un point de vue encore une fois bien défini. Terminons avec « Les Deux Orphelines » de Griffith, en Amérique toujours, en 1921 ; l’introduction écrite qui se déroule sur l’écran se passe de commentaires :

"La tyrannie des rois et des nobles est dure à supporter, mais la tyrannie d’une populace folle furieuse menée par des dirigeants avides de sang est intolérable. Nous, aux Etats-Unis, avec un gouvernement démocratique, devrions nous méfier de prendre les traîtres et les fanatiques pour des patriotes, et de remplacer la loi et l’ordre par l’anarchie et le bolchevisme."

D’autres films, comme l’intéressant « Danton » de Wajda, film polonais de 1982, échappent à toute subjectivité politique, tant ils sont ambigus et pleins de paradoxes – il s’agirait d’ailleurs, dans le cas présent, d’une allégorie de la situation de la Pologne dans les années 80.

Mais revenons en France, car on ne pourrait clore le chapitre sans évoquer deux grands films : « Napoléon » d’Abel Gance en 1927 et « la Marseillaise » de Jean Renoir en 1937. Le premier, qui raconte l’épopée napoléonienne, consacre toute une première partie à la Révolution, et c’est bien, pour reprendre le texte de l’affiche, une formidable leçon d’enthousiasme, de fierté, de patriotisme et de foi. Le film de Gance est très magistral, très grandiloquent, c’est une fresque pleine de grands sentiments et de tirades romantiques avec voix graves et effets de manche. Je voudrais citer, à titre d’exemple, la façon dont Gance adapte le dernier discours de St Just, au 9 thermidor 1794 :

"Puisque vous allez me tuer, c’est déjà mon ombre qui vous parle, et comme seuls mes paroles comptent, je me suis placé ici pour qu’elles se gravent dans les murs de cette enceinte afin de retentir plus tard comme un écho aux oreilles de ceux qui seront enfin capables de me comprendre. Je vous demande quelques instants de silence pour que l’avenir me justifie contre vous. Je vous offre ma vie en échange… Oui, nous avons dû faire des victimes, mais la Révolution n’est-elle pas un phare allumé sur des tombeaux ? L’exercice de la Terreur a blasé le crime, comme les liqueurs fortes blasent le palais. Et pourtant, elle est profondément humaine dans son essence. C’est la rage d’extermination de nos ennemis qui nous a rendu implacables pour l’exercer… La Terreur est ce qui fera perdre en partie l’esprit de la Révolution, mais c’est à partir de nous qu’il y a une liberté dans le monde. Certes, j’avoue mes faiblesses, mais oubliez-vous que pendant ce temps, nous vous avons forgé une France toute neuve et prête à vivre… Et nous avons fait tout cela avec dans les flancs ce vautour, la Vendée, et sur les épaules, ces tigres, les Rois. On nous maudira souvent dans l’avenir, mais plus tard, quand l’Europe entière ne sera plus qu’une même famille unie par les mêmes lois, on se souviendra peut-être que c’est nous qui avons jeté le premier pont par dessus les frontières. Vous pouvez éparpiller mes membres aux quatre vents, il en surgira des Républiques. Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle. Je vous la donne et je me sens de quoi surnager dans ce siècle. Je suis au-dessus du malheur."

Notons au passage que St Just n’eut pas le temps de prononcer une si grande part de son discours (il fut interrompu avant par Tallien) et son contenu n’avait rien de semblable ; Gance fait la synthèse de différentes paroles historiques tirées des discours et de la correspondance de St Just ( et même de son épitaphe) pour obtenir ce résultat. Plus qu’un film réellement populaire, « Napoléon » est un film qui fait l’éloge du peuple. Gance se veut pourtant proche de ce dernier ; il écrit : le public devra s’incorporer au drame visuel comme les Athéniens aux tragédies d’Eschyle, et si complètement que, la suggestion étant collective, il ne formera plus qu’une seule âme, qu’un seul cœur, qu’un seul esprit (ce qu’on appelait à cette époque le Film d’Art faisait justement appel à des auteurs dramatiques de théâtre) ; ceci n’est pas sans faire penser à Romain Rolland et son Théâtre du Peuple, remise à l’ordre du jour du pacte fédératif entre écrivains révolutionnaires proposé en son temps par Desmoulins et Loustalot, Romain Rolland qui avait construit un amphithéâtre à la romaine, en cirque, en signe d’égalité sociale, contrairement au théâtre ancien, odieusement aristocratique. Gance n’ira pas si loin, mais – c’est une anecdote parmi d’autres – il engage des grévistes de chez Renault comme figurants pour entonner la Marseillaise…

« La Marseillaise », justement, parlons-en. Le film de Renoir est qualifié de film par et pour le peuple par le journal « l’Humanité » à sa sortie, et on parle de film communiste ; il faut dire qu’il a été financé par une souscription populaire, à raison de deux francs pour chaque citoyen acceptant de faire une donation. « La Marseillaise » connaît un certain succès sous le ministère Blum, succès qui décroît ensuite ; c’est en URSS qu’elle sera le mieux accueillie. Contrairement à Gance, Renoir fait intervenir nombre de personnages inconnus, secondaires, probables, des gens du peuple, de la vie de tous les jours, dont les dialogues anodins n’ont guère de portée historique, mais qui s’inspirent pourtant la plupart du temps de source sûre ; la presse parle alors d’érotisation des masses.

En conclusion, il semble clair qu’un sujet comme la Révolution française peut difficilement être approché avec neutralité ; les passions se déchaînent facilement, et le cinéma n’est certainement pas l’endroit idéal pour réviser ses cours d’histoire – mais là n’est pas son rôle, je crois. De manière générale, les productions américaines sont les plus contre-révolutionnaires. Comme pour nombre de sujets et ce depuis longtemps, Hollywood et consorts préfèrent miser sur l’aspect spectaculaire (et la Révolution est pour cela un bon terrain) au mépris de la cohérence historique, et ce sont les intrigues plus personnelles qui priment, les romances, les aventures, qui plus est si elles concernent le monde aristocratique. Roger Icart, dans son livre « La Révolution au Cinéma », écrit : Les cinéastes anglo-saxons n’y ont vu généralement que prétextes à aventures dramatiques où les terroristes sont dépeints comme des exaltés et des fourbes prêts à toutes les horreurs envers de braves !

et honnêtes nobles ou d’innocentes jeunes filles. De ce fait, la Terreur et ses protagonistes sont calomniés à qui mieux mieux, et ceux qui profitent de ce manichéisme sont, tour à tour le roi, l’aristocratie, les Vendéens, les Chouans, Bonaparte, et même les Thermidoriens ! Et Icart ajoute : On sait tout ce que cette vision simpliste des événements a de faux, les vainqueurs de Robespierre étant eux-mêmes d’effroyables terroristes, opportunistes et prévaricateurs qui renversèrent l’Incorruptible uniquement pour sauver leur peau. Il suffit de rendre les oppressés pitoyables pour inspirer la haine des oppresseurs, d’où le fait qu’au cinéma, les victimes de la Révolution sont le plus souvent des femmes, qu’il s’agisse de Marie-Antoinette, de la princesse de Lamballe ou de Mme du Barry.

Néanmoins, la tendance contre-révolutionnaire du cinéma n’est pas uniquement majoritaire à l’échelle de l’Amérique, mais à l’échelle du monde ! Y a-t-il tant de cinéastes réactionnaires que cela ? Non, l’explication est en fait très simple. Un film historique est, par définition, une réalisation coûteuse, de par les costumes, les décors et tout ce qui s’ensuit ; c’est pourquoi le financement de ces fresques, sauf exception (comme on l’a vu plus haut), est assuré par ceux qui en ont les moyens, soit les grandes maisons capitalistes, c’est-à-dire la classe possédante, naturellement peu désireuse de véhiculer des idées révolutionnaires ou égalitaires ; on comprend alors mieux la froideur républicaine ambiante dans toute cette filmographie. Le seul endroit d’où on aurait pu attendre une vision plus à gauche était l’URSS, mais le nombre des réalisations sur le sujet est extrêmement pauvre, puisque l’essor cinématographique russe ne commencera qu’après la mort de Lénine, soit ce que Trotsky appelle d’ailleurs le thermidor soviétique, c’est-à-dire le début du stalinisme.



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