Louis XVII : L'odyssée d'un cœur
Texte par Philippe Delorme
Soumis le 04/06/2001.


 

1795, 9 juin : Au lendemain du décès de l'enfant du Temple, le docteur Philippe-Jean Pelletan, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, assisté par les docteurs Lassus, Dumangin et Jeanroy, procède à l'autopsie du corps. Profitant d'un moment d'inattention de ses collègues, Pelletan "soustrait" le coeur, qu'il roule dans du son, enferme dans un mouchoir et cache dans sa poche. De retour chez lui, il place le cœur dans un vase de cristal rempli d'"esprit de vin" - alcool éthylique. Il le dissimule derrière les livres de sa bibliothèque. 8 ou 10 ans plus tard, l'alcool s'est évaporé et le cœur, desséché, peut être conservé tel quel. Pelletan le range alors avec d'autres pièces anatomiques, dans un tiroir de son bureau.

Vers 1810 : Un élève de Pelletan, Jean-Henri Tillos, dérobe la précieuse "relique", dont le chirurgien a eu l'imprudence de lui parler. Cependant, Tillos succombe quelques années plus tard, victime de la tuberculose. Pris de remords, il demande, sur son lit de mort, à sa veuve, de rendre le cœur à son légitime détenteur.

1814-1815 : Au cours de la Première Restauration, Pelletan cherche à rendre son "pieux larcin" aux Bourbons. En butte à des intrigues de cour, accusé de sympathies bonapartistes, le chirurgien ne parvient pas à entrer en contact avec Louis XVIII. Néanmoins, la duchesse d'Angoulême - Marie-Thérèse, sœur de Louis XVII - le rencontre lors d'une visite à l'Hôtel-Dieu, puis elle lui accorde une entrevue aux Tuileries. Elle interroge le chirurgien sur les soins qu'il a donnés à son malheureux frère et sur le moyen qu'il a employé pour "soustraire le cœur sans un danger imminent". Le retour de Napoléon, durant les Cent-Jours, interrompt les efforts de Pelletan.

1816-1817 : Pelletan tente de nouveau de remettre le cœur à la Famille royale, sans succès. Plusieurs enquêtes sont diligentées, par plusieurs ministères. Le chirurgien fournit des preuves écrites, des témoignages nombreux, mais la précieuse relique demeure entre ses mains.

1828, 23 mai : Le cœur est déposé à l'archevêché de Paris, entre les mains de Mgr de Quelen qui le reçoit "comme un dépôt sacré", et promet de s'efforcer de le remettre au roi Charles X.

1829, 26 septembre : Mort du docteur Philippe-Jean Pelletan, à Bourg-la-Reine.

1830, 29 juillet : Paris s'enflamme pendant les "Trois-Glorieuses". Les révolutionnaires saccagent le palais de l'archevêché. Au cours du pillage, un ouvrier imprimeur, B. Lescroart, s'empare du cœur pour le restituer au fils du docteur Pelletan, Philippe-Gabriel, lui-même médecin. Hélas, un émeutier lui dispute sa prise. L'urne de cristal qui renferme la relique se brise. Lescroart ne sauve que les documents qui accompagnaient le cœur. 5 août : le calme revenu, le fils Pelletan et Lescroart fouillent la cour de l'archevêché. Par miracle, ils retrouvent les débris du vase et le cœur enfoui dans un tas de sable. Philippe-Gabriel Pelletan place le cœur dans une nouvelle urne, identique à la précédente.

1879, 11 octobre : Mort à Paris, du docteur Philippe-Gabriel Pelletan. Il lègue le cœur à un ami, l'architecte Prosper Deschamps. Par le jeu d'une succession d'héritages, la relique tombera finalement entre les mains d'un certain Edouard Dumont.

1895, 22 juin : à Neuilly-sur-Seine, dans la propriété d'Edouard Dumont, celui-ci remet le cœur au comte Urbain de Maillé, représentant don Carlos, duc de Madrid, prétendant légitimiste au trône de France. 2 juillet : la relique et le vase de cristal sont passés clandestinement en Italie par l'érudit Maurice Pascal qui le dépose entre les mains de don Carlos, à Venise. Quelques semaines plus tard, le cœur rejoint la chapelle du château de Frohsdorf, près de Vienne.

Vers 1942 : Fuyant les ravages de la guerre, la fille de don Carlos, Béatrice, princesse Massimo, emporte le cœur en Italie.

1975, 10 avril : Deux des quatre filles de la princesse Massimo, Marie des Neiges - Mme Charles Piercy - et Blanche - comtesse de Wurmbrand Stuppach - agissant conjointement avec leurs sœurs absentes, confie le cœur au duc de Bauffremont, président du Mémorial de France à Saint-Denys, afin qu'il soit conservé dans la nécropole des rois de France.

1999, 15 décembre : A l'initiative de l'historien Philippe Delorme et avec l'accord du duc de Bauffremont, un prélèvement est pratiqué sur la relique par les soins du professeur Jean-Jacques Cassiman, généticien de l'université de Louvain, en Belgique.

2000, 19 avril : Les séquences ADN mitochondrial obtenues à Louvain dans les échantillons du cœur, sont corroborées par celles obtenues par le professeur Bernd Brinkmann, directeur de l'Institut de Médecine légale de l'université de Munster, en Allemagne.

CES SÉQUENCES SONT IDENTIQUES A CELLES OBTENUES PRÉCÉDEMMENT A PARTIR DES CHEVEUX DE MARIE-ANTOINETTE ET DE SES SOEURS. En plus, une variante dans la séquence de l'ADN du cœur, retrouvée aussi chez les descendants actuels des Habsbourg par les femmes, Anne de Roumanie et son frère André de Bourbon Parme, renforce encore "UNE PARENTE PLUS QUE PROBABLE ENTRE CES DIFFÉRENTES PERSONNES".

NON ! LE CŒUR CONSERVE A SAINT-DENIS, ET ANALYSE PAR LES PROFESSEURS CASSIMAN ET BRINKMAN N'EST PAS CELUI DE LOUIS-JOSEPH, FRÈRE AINE DE LOUIS XVII, MORT EN 1789 :

Le cœur analysé en avril 2000 est-il bien celui que le docteur Philippe-Jean Pelletan a prélevé sur l'enfant mort au Temple le 8 juin 1795 ? Au terme d'une longue et minutieuse enquête, que je retrace dans mon dernier ouvrage, Louis XVII, La Vérité (Ed. Pygmalion) confirmée par les résultats de l'ADN, je suis aujourd'hui en mesure de l'affirmer avec certitude.
Procédons avec logique : que nous apprennent les tests génétiques ? Que la relique conservée à Saint-Denis appartient à un enfant apparenté à la reine Marie-Antoinette. A cet égard, personne ne remet en cause leur validité. Le docteur Olivier Pascal, du CHU de Nantes, que les naundorffistes de l'Institut Louis XVII proposent pour une éventuelle "contre-expertise", en reconnaît l'inutilité, dans une lettre adressée à M. Charles-Edmond de Bourbon Naundorff : "Une nouvelle expertise du coeur n'est pas nécessaire car les résultats sont pour moi, sur le plan scientifique, parfaitement crédibles".
Par contre, l'affirmation péremptoire du même docteur Pascal : "Il n'existe aucune certitude sur l'origine de ce coeur", m'apparaît des plus surprenantes. M. Pascal est-il généticien, ou historien ? En vertu de quelle autorité se permet-il de trancher dans un domaine qui n'est pas de sa compétence ? Comme beaucoup de Français, il a "son idée" sur "l'énigme du Temple" ! C'est justement pour éviter de telles dérives que le duc de Bauffremont et moi-même avons requis les services de deux laboratoires étrangers, neutres dans cette affaire...
Ce cœur est-il celui "du premier ou du deuxième dauphin ?" s'interrogent M. Pascal, et avec lui, les "survivantistes". La réponse appartient à l'historien et à lui seul. Rappelons d'abord les faits.
Le 4 juin 1789, meurt à Meudon, Louis-Joseph-Xavier-François, à l'âge de sept ans et demi, miné par une tuberculose osseuse. Ce "premier dauphin" était le fils aîné de Louis XVI et Marie-Antoinette. Le lendemain, cinq médecins - dont le célèbre Vicq d'Azir - et quatre chirurgiens procèdent à l'autopsie et à l'embaumement. Le coeur est placé dans une double boîte de plomb et de vermeil. Selon une tradition remontant à Anne d'Autriche, il sera déposé le 12 juin, dans la crypte du Val-de-Grâce, par le jeune duc de Chartres - le futur roi Louis-Philippe.
Ces cœurs princiers subissaient ce que nous appellerions aujourd'hui un traitement de thanatopraxie, sans lequel ils se seraient rapidement corrompus. Ainsi, dans le procès-verbal d'embaumement de la dauphine Marie-Anne-Victoire de Bavière, peut-on lire ces lignes macabres : "Le cœur, après avoir été vidé, lavé avec de l'esprit-de-vin et desséché, fut mis dans un vaisseau de verre avec cette liqueur ; et ce même viscère, ayant été ensuite rempli d'un baume fait de cannelle, de girofle, de myrrhe, de styrax et de benjoin, fut enfermé dans un sac de toile cirée de sa figure, lequel fut mis dans un cœur ou boîte de plomb..."
Le cœur de Louis XVII, pour sa part, n'a pas subi un tel traitement. Pelletan l'a simplement plongé dans l'alcool, puis il s'est pétrifié lentement à l'air libre. Le docteur Heidi Pfeiffer, qui a procédé le 15 décembre 1999, à son examen macroscopique, l'a trouvé intact, sans ouverture ni trace d'embaumement. Elle a également signalé la présence d'un morceau d'aorte, long de 2 cm, décrit en 1830 par le fils du docteur Pelletan. Plus généralement, les caractéristiques de ce cœur correspondent point par point aux procès-verbaux des médecins qui l'ont observé en 1895.
Ainsi, le viscère conservé à la basilique de Saint-Denis est celui prélevé au Temple par Pelletan. En aucun cas, il ne peut être celui de Louis-Joseph.
Mais au fait, qu'est devenu cet "autre cœur" ? En août 1793, les tombes de Saint-Denis sont profanées. Au Val-de-Grâce, les sans-culottes procèdent à la destruction des reliques princières. Dans son dernier ouvrage - On tue encore Louis XVII - le publiciste Philippe A. Boiry, partisan des Naundorff, cite ce passage d'un journal révolutionnaire : "Les cœurs des tyrans embaumés et déposés au Val-de-Grâce, déjà gisent pêle-mêle sur le pavé de la chapelle funèbre qui les renfermait, et dépouillés de leurs enveloppes d'argent et d'or."
Un document conservé aux Archives nationales, nous apprend que le cœur de Louis-Joseph, dans sa "double enveloppe de plomb et de vermeil" a échappé à la destruction. Recueilli par un sieur Legoy, secrétaire du comité de l'Observatoire, il réapparaît de manière fugace, en 1817 à la mairie du XIIe arrondissement de Paris - l'actuel Ve. Depuis lors, nous ignorons ce qu'il est devenu. Nous savons seulement que le couvercle de cuivre de ce double reliquaire appartient depuis 1845 aux collections du musée Crozatier, au Puy-en-Velay.
Quant au cœur proprement dit - et son urne - ils n'ont pas été redéposé au Val-de-Grâce, ni à Saint-Denis. Louis XVIII, qui a refusé le cœur de son prédécesseur Louis XVII, a semble-t-il, dédaigné également celui de son autre neveu.
Alors, la boîte de plomb et de vermeil, renfermant le cœur du dauphin Louis-Joseph-Xavier-François, fils aîné de Louis XVI dort peut-être encore au fond de quelque église ou quelque monastère ? Au terme de quelle autre fantastique odyssée ?



Texte fourni par Philippe Delorme pour Notes et Archives 1789-1794.
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