Hébert et le procès de la reine
Texte par Jean-Marie Ruthon
Soumis le 08/05/2001


 

Il est des phrases qui tuent plus sûrement que ne le fît la guillotine, il est des réputations basées exclusivement sur des affirmations d’origine douteuses, il est des historiens qui n’hésitent pas à tronquer des citations et à présenter des faits pourtant irréfutables de telle manière que leurs victimes ne puissent s’en relever. Marat est encore victime de cette légende noire, Collot a été récemment réhabilité à l’occasion de la thèse de doctorat soutenue par Michel Biard. Hébert quant à lui, ne fut sérieusement étudié – mais incomplètement – que par Louis Jacob dans un ouvrage publié en 1960.

Depuis plus de deux siècles, Hébert est l’objet de la vindicte à la fois des robespierristes et des tenants les plus farouches de la contre-révolution. Ce simple fait devrait conduire à réfléchir : qu’a donc fait le Père Duchesne pour mériter un tel traitement ? Mon but n’étant pas de faire l’apologie de l’homme politique, je dirai seulement qu’il défendait des positions que nous qualifierions d’extrême gauche, on comprendra que les adversaires de la Révolution le réprouvent ; par contre pour Robespierre, on est obligé de conclure que l’Incorruptible refusait de se voir dépassé sur sa gauche. De plus son journal par son style polémique et, disons le, par son ton ordurier ne pouvait que déplaire tant au vertueux Robespierre qu’aux aristocrates contre-révolutionnaires. Cette tare pèse encore sur Hébert. Mais il est autre chose, pour la postérité : Jacques Hébert est encore l’odieux individu qui osa accuser d’inceste la reine Marie Antoinette et, c’est cette question que je veux évoquer, non pour en contester la réalité mais pour reprendre les faits et tenter de rectifier les analyses plus ou moins partiales faites à ce sujet.

Il est vrai que depuis le 10 août et même avant, dans son journal, Hébert fait preuve d’une prévention des plus remarquable à l’encontre de la reine, il ne recule pas devant l’injure la plus grossière. Mais d’une part cette façon d’exprimer ses idées est en plein accord avec l’esprit de son journal, avec l’outrance de celui-ci, d’autre part il serait bon de se souvenir que Marie Antoinette depuis longtemps était la cible des pamphlets les plus orduriers dont les auteurs étaient à rechercher à la Cour elle-même. Il est maintenant démontré que de nombreux libelles furent financés par les comtes d’Artois et de Provence tous les deux futurs rois de France !! Ce n’est pas une raison, mais pourquoi accabler le seul Hébert ? Mais regardons ce que furent les faits eux mêmes.

Le 30 septembre 1793, le cordonnier Simon chargé comme on le sait de l’instruction du jeune Capet, écrit à Hébert pour lui demander de venir le voir ; il a, dit-il, des choses à lui dire. On ne sait qu’elle fut la réaction du destinataire ni s’il répondit à l’ancien cordonnier. Toujours est-il que le 6 octobre, dans le cadre de l’instruction du procès de la Reine, il est procédé à un interrogatoire de Louis-Charles Capet, Thérèse et Élisabeth Capet. Le procès-verbal en a été publié in extenso dans un ouvrage édité par un « Ami du Trône » en 1798. Mais à l’époque le livre dans lequel l’auteur avait copié littéralement les originaux et les pièces, fut interdit et saisi chez les libraires. Il ne sera réédité qu’en 1814 sous la première Restauration. Tourneux le cite avec les références suivantes : 3588 et 3588a. J’ai pour ma part utilisé une réédition due à Henry Coston en 1981.

Ce procès-verbal commence ainsi : « Le quinzième jour du premier mois de l’an 2, nous maire, procureur-syndic et membre de la commune de Paris, nommés par le conseil-général de la commune pour prendre des renseignements sur différents faits qui se sont passés au Temple etc. etc….. » Le jeune Louis-Charles explique longuement, en substance que sa mère et sa tante recevaient des informations de la part de certains communaux. De cette déposition il ressort qu’un complot a existé pour faire évader les prisonniers. Par ailleurs, l’enfant qui a été surpris par Simon « à commettre sur lui-même des indécences nuisibles à sa santé », dit « avoir été instruit de ces habitudes très pernicieuses par sa mère et sa tante » Le rédacteur de l’acte de déposition ajoute : «  Que de la manière dont l’enfant s’est expliqué, il nous a fait entendre qu’une fois sa mère le fit approcher d’elle, qu’il en résulta une copulation et un gonflement à un de ses testicules…. »

Eh voilà, ce sont ces odieuses affirmations dont Hébert sera rendu responsable !! Deux raisons à cela, il a une semaine plus tôt reçu une lettre de Simon et il figure parmi les signataires de la déposition de Louis-Charles ! Or d’aucun document il ne ressort qu’Hébert ait répondu au cordonnier et tout au contraire il apparaît que la déposition du 6 octobre fut un simple acte d’instruction dans le cadre du procès à venir. Mais il y a plus, à la fin de la déposition du Dauphin on lit : « Après avoir reçu la déclaration, y avons posé notre signature conjointement avec le citoyen Hébert, substitut du procureur de la commune, qui est survenu ». Qui est survenu ! Cela signifie tout simplement qu’Hébert n’était pas là au début de l’interrogatoire et qu’il est arrivé au cours de celui-ci, à quel moment je ne sais, mais il apparaît évident que si le Père Duchesne avait préparé contre la reine l’odieux complot qu’on lui impute il ne serait pas arrivé en retard. A cela on peut ajouter un autre argument, si pour une raison ou une autre le retard d’Hébert l’avait empêché d’arriver à ses fins, on peut penser qu’il eut cherché à rattraper sa bévue. En effet il en avait la possibilité dès le lendemain en tentant de faire pression sur la sœur et la tante du jeune garçon. Or il ne figure pas parmi les signataires des procès-verbaux de dépositions qui les concernent. Par contre parmi ceux-ci on retrouve toujours Pache, Chaumette et Laurent, deux fois on trouve le grand peintre David alors membre de la Convention. Pourtant, c’est Hébert et lui seul qui va « porter le chapeau » et qui le porte encore aujourd’hui.

Donc si Hébert est à l’origine de l’infamie il n’est pas le seul, les faits même démontrent qu’il serait plutôt moins responsable que d’autres !

Mais continuons à examiner les faits. Le 14 octobre 1793 s’ouvre le procès de la reine, il est présidé par Hermann, Fouquier-Tinville a rédigé l’acte d’accusation qui est lu par le greffier. Après avoir expliqué sur quoi il base sa demande de renvoi devant la justice, l’accusateur public, à la fin de l’acte déclare : « Qu’enfin, la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes, qu’oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par les lois de nature, elle n’a pas craint de se livrer avec Louis-Charles Capet, son fils, et de l’aveu de ce dernier, à des indécences dont l’idée et le nom seul font frémir d’horreur ». Notons bien que lorsqu’on attaque Hébert sur son attitude lors du procès on ne dit jamais que c’est Fouquier qui avait ouvert le feu sur le sujet. Hébert donc est appelé comme quatrième témoin en sa qualité de substitut du procureur de la Commune. Pourquoi lui, pourquoi pas Chaumette ou même Pache ? Je ne sais, peut être parce qu’il est connu comme ennemi de la reine, peut être simplement parce qu’il fut un temps chargé de la surveillance des prisonniers du Temple. Cela étant après avoir fait état du complot visant à faire évader les prisonniers, il reprend l’accusation d’inceste déjà développée par Fouquier. Peut être a-il eu tort, mais après tout il ne fait que reprendre des accusations déjà soutenues par d’autres. Cela ne démontre pas, contrairement à ce que l’on le dit encore, qu’il soit à l’origine de ces odieuses accusations.

En fait si la reine est obligée de répondre - par cette phrase pleine de dignité : « Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère (Ici l’accusée paroît vivement émue.) J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici » - c’est parce qu’un des jurés insistera sur ce point alors que l’audition d’Hébert est terminée.

Il n’est pas inutile de rappeler comment la vérité est trahie par un historien tel que M. André Castelot qui dans son ouvrage sur le procès de Marie Antoinette, page 157, prétend qu’Hébert osa l’interrompre dans sa déposition. Or, si l’on s’en remet aux actes officiels (réimpression par Henry Coston page 679), c’est sur interpellation qu’Hébert est appelé à intervenir à nouveau. Mais toutes les occasions sont bonnes pour déconsidérer le Père Duchesne !!

On continue à dire de nos jours que « Robespierre frappé (par la réponse pleine de dignité de la reine) comme d’un coup d’électricité, casse son assiette de sa fourchette : cet imbécile d’Hébert ! ce n’est pas assez qu’elle soit réellement une Messaline, il faut qu’il en fasse une Agrippine, et qu’il lui fournisse à son dernier moment ce triomphe d’intérêt public ! ». Mais personne ne se préoccupe de savoir d’où vient cette remarque ! L’auteur en est Joachim Vilate et la citation se trouve dans Les causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor page 179, de l’édition Baudouin de 1825. A l’époque où il écrit ce texte, Vilate est en prison et attend d’être jugé avec le personnel du Tribunal révolutionnaire dont… Fouquier-Tinville. Cette brochure est un plaidoyer pro domo par lequel en se donnant de l’importance dans la chute de Robespierre, l’auteur espère éviter la guillotine. On sait qui était Vilate, un espion du Comité de Salut Public et plus particulièrement de Barère, un personnage en qui on ne peut faire aucune confiance. On peut être fort surpris que Robespierre ait pu lui faire des confidences. De plus pourquoi tant d’acrimonie à l’encontre d’Hébert et rien à l’encontre de Fouquier ni du juré qui a forcé la reine à répondre et qui est le responsable de la digne répartie de celle-ci. De là à dire que, comme pour beaucoup d’autre chose, Vilate a tout inventé il y a un pas que je serais bien tenté de franchir.

Voilà, j’en ai terminé, le lecteur dispose ainsi des éléments nécessaires pour se faire une opinion sur la question. Reste bien sûr à étudier Hébert plus en profondeur, fut il un vrai leader politique, un défenseur du petit peuple ou un démagogue ? Fut il un traître payé par les Anglais pour discréditer la République et la Révolution ? La question peut encore être posée. Mais au moins que l’on ne le condamne pas sans l’entendre, c’est à dire sans aller aux sources de l’histoire.

Bibliographie :
-          Louis Jacob : Hébert, le Père Duchesne, Paris 1960.
-          Joachim Vilate : Causes secrètes de la révolution du 9 au 10 thermidor. Paris an III, réédition 1825.
-          Un ami du Trône : Procès de Louis XVI etc….. Paris 1814. Réédition Coston 1980.
-          Moniteur, septembre 1793, réédition 1840.
-          Henri Wallon : Histoire du Tribunal Révolutionnaire de Paris. Paris 1880.
-          André Castelot : Le procès de Marie-Antoinette. Paris 1993.



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© Jean-Marie Ruthon 2001-2005
Notes et Archives 1789-1794