Femmes en révolution dans l'Ain
Texte par Jérôme Croyet,
Docteur en histoire, archiviste adjoint aux Archives Départementales de l’Ain
Soumis le 24/10/2005



Le rôle des femmes de l'Ain dans la Révolution, s'il reste à l’ombre de l'activisme masculin, n'en est pas moins présent. Elles ne sont pas cantonnées à leurs cuisines ou aux travaux ingrats et, tout comme leurs maris, amants, pères, oncles ou enfants, elles sont aussi laborieuses même si "ces emplois…sont  précaires, menacés par la concurrence masculine ; les salaires sont inférieurs de soixante à soixante dix pour cent aux salaires masculins"
[1]. Mais elles n'en demeurent pas moins des personnes incontournables de la vie économique et sociale [2] : "à chaque niveau de la société, les femmes…sont présentes, et leurs rôles, tenus à la fois pour indispensables et efficaces. Tout en bas de l'échelle sociale, la femme du peuple est fluide et mouvante. Active économiquement, elle travaille comme l'homme…Paysanne…ou femme des villes, elle utilise ses jours à gagner sa vie…Dans le milieu artisanal aussi, la femme compte beaucoup…mais la boutique ou l'atelier se conçoit mal sans, à sa tête, une réelle autorité féminine…la femme tient le budget, reçoit les clients, observe, encourage…mais quand éclatent disputent ou rixes, elle est souvent la cible des injures ou des coups : la preuve ambiguë de son pouvoir, mais aussi de la faiblesse de son sexe…Chez les notables, les magistrats, les aristocrates…sa tâche est fondamentale : toute entière dans le paraître" [3]. Dans l'Ain aussi, le rôle économique de la femme est important, - Blanc-Désisles ne travaille-t-il pas chez sa belle mère depuis son mariage en 1786 ? - et n'est donc pas à ignorer, tout comme sa force morale plus que sa faiblesse physique en cas d'affrontement n'est pas à minorer aussi facilement : le 6 juillet 1780, Corsain cadet, futur sans-culotte, vend deux veaux au domestique du boucher Farges, lui aussi futur sans-culotte. La femme de ce dernier l'accuse de les avoir vendus trop cher. Il traite la femme Farges de putain et de garce, sur ces entre faits Farges arrive et le frappe au bas ventre et au visage. La femme Farges en profite pour lui jeter des pierres sur la poitrine.

Néanmoins, la femme est pour l'homme une créature aimée et les lettres d'Amelot de Chaillou à son ami Valentin Duplantier en 1788, ne peuvent être que la constatation d'un état de fait global : "j’ai en homme complaisant ajouté à vos bonnes raisons tout ce que me dictait le désir de vous servir auprès d’une jolie femme. Vous me souhaitez toutes sortes de plaisirs et de bonheur et moi je voudrais contribuer au vôtre, ce sera cependant autant que mes titres vis à vis de la dame par excellence pourront me le permettre. Vous savez qu’elle est ma petite soeur, et en frère bien pensant, je ne veux vous servir qu’autant que vos ouïes seront droites, depuis votre départ je suis devenu son amoureux, cela est trop connu pour que de ce m.. je puisse servir votre passion si elle a pour objet de m’enlever son cœur. Cependant si tous ceux qui prétendent à lui plaire ne diminuent en rien l’amitié qu’elle nous a témoignée cette année et dont elle nous a donnée des preuves faites pour lui mériter à jamais la réciprocité  de ce sentiment, j’abandonne tous les droits que l’on pourrait induire de mes titres auprès de la dame par excellence. Vous voyez d’après cela que je ne suis pas un ennemi à craindre et que vous, plus qu’aucun autre, pouvez plaider votre cause avec assurance" [4]. Ce sentiment est le même chez les riches ou chez les pauvres, mais s'exprime avec d'autres mots : " Ma femme, je t’écris les deux lignes pour m’informer de l’état de ta santé ainsi que celle de mes enfants…Je finis en t’embrassant de tout mon cœur et suis ton très humble, obéissant, ton mari [5].

Bien qu’actives, la société masculine patriarcale héritée de l'Ancien Régime les exclut de la maîtrise politique de premier rang, ce qui ne les empêche pas d'occuper le second rang de cette vie politique en influant sur leurs hommes, et de s'engager politiquement. Toutefois, "bien qu'on dénie…aux femmes, tout droit à la vie publique, on voit apparaître un important mouvement d'égalisation des sexes" [6]. En effet, 20 femmes (9 à Belley et 11 à Bâgé), sont nommées dans les délibérations des sociétés populaires, comme intervenant à la barre, ce qui les place entre les membres des sociétés et les simples spectateurs. Dès avant la Révolution, le rôle social de la femme est déjà un sujet de débat à la Société d'Emulation de l'Ain en 1783. Si les sociétaires se structurent "pleins du désir de s'instruire d'une manière agréable et d'être utile à la Bresse" [7], ils se rendent vite compte "que l'esprit n'a point de sexe" [8] et s'accordent, le 24 mars 1783, sur l'utilité de prendre l'avis des femmes et de compter sur leurs jugements : "les femmes ont une sensibilité plus vive, un goût plus fin, une imagination plus brillante que les hommes…la nouveauté d'une opinion doit être chez les Français un motif de plus pour l'adopter, il nous garantit contre les dangers le sexe fort du sexe faible et établit combien il serait utile de rendre les études communes aux deux sexes, combien la censure de ces aimables juges et leurs applaudissement feraient éclore de talents et de bonnes choses" [9]. Comme l'élite culturelle de Bresse en 1783, l'élite révolutionnaire du département de l'Ain comprend très vite le rôle que peuvent être amenées à jouer les femmes, et pour cela, ils entreprennent de les former politiquement en leur ouvrant, comme à Bourg, des tribunes libres, comme aux hommes.

De plus, la pratique des dons patriotiques leur permet de participer activement à la révolution et de montrer leur soutien politique : du 4 frimaire au 23 germinal an II, six femmes de Trévoux déposent des valeurs, sous forme de dons, à la société populaire de la ville. De même, les révolutionnaires utilisent leurs femmes lors des fêtes révolutionnaires afin de camper majestueusement des allégories républicaines et révolutionnaires, ainsi la femme de Blanc-Désisles, qui "est belle et on la dit peu farouche, tout simplement peut-être parce que chacun a pu admirer son académie le jour qu'à demi-nue, elle a posé sur l'autel de la vierge noire, coiffé d'un bonnet phrygien" [10], représente la déesse de la Raison lors des fêtes décadaires de Bourg. En cas de crise politique, les femmes deviennent le recours que leurs maris utilisent pour se faire entendre, profitant de l'état de grâce que leur sexe leur octroie : personne n'oserait frapper une femme. Ainsi, le 6 frimaire an II, la femme de Bonnet devient la voix de son mari à la société populaire de Belley. L'utilisation de la beauté féminine ne s'arrête pas là et va même jusqu'à être utilisée pour peser sur des décisions politiques, à l'image de Blanc-Désisles qui part avec sa femme à Mâcon, persuader le représentant Javogues de venir à Bourg avec un détachement de l'armée révolutionnaire. Ainsi, même si les femmes ne sont pas des oratrices ou des activistes comme les hommes, elles n'en demeurent pas moins politisées, à partir de la chute de la royauté, jusqu'à ce que certaines puissent devenir politisantes. Alors que pour un sans-culotte de l'Ain obtenir un diplôme de sociétaire est un véritable certificat de citoyenneté, dès 1792, la proposition est faite à la société populaire de Bourg, le 22 août, que soit décerné un diplôme honoraire aux citoyennes qui assistent aux séances.

Si les femmes de l'Ain savent se mobiliser pour la Révolution et leurs idées, elles savent aussi faire preuve d'opiniâtreté lorsqu'il s'agit de défendre des choses auxquelles elles tiennent, surtout en matière religieuse, et ce au détriment même de leur sentiment de sécurité (une femme est dénoncée au comité de surveillance de Nantua le 14 nivôse an II pour avoir accueilli chez elle le prêtre Bertrand mandé par son mari pour faire une messe le 15 et pour avoir dit "qu'il fallait danser des pieds sur le ventre de ceux qui auraient ôté la couronne servant d'ornement sur l'autel" [11]), voire même à celui des autres : les femmes de St Maurice de Remens craignent, le 18 pluviôse, que les propos anti-civiques de la citoyenne de la Platière, ne les fassent dénoncer comme fanatiques. Le pouvoir mobilisateur féminin s'exerce surtout auprès de leurs maris en matière de religion : " que les femmes ont corrompu leurs maris sous le prétexte de la religion… nos femmes et enfants se sont avisés d'aller soit pour les officiers divins ou pour d'autres affaires dans différentes paroisses" [12]. Les femmes de l'Ain sont la clef de voûte de la résistance religieuse aux idées révolutionnaires. Pour les sans-culottes, l'hermétisme idéologique du monde rural est dû au manque d’instruction et aux femmes. Pour les révolutionnaires, l'ignorance dans laquelle demeure une grande partie de la population [13] est la base du pouvoir des prêtres et des nobles. Baron-Challier reconnaît “que l’hydre sera écrasée quand sera établie une instruction publique ” [14], notamment auprès des femmes.

Les citoyennes du département de l'Ain, si elles savent moins bien lire et écrire que leurs hommes, n'en sont pas moins les thermomètres des craintes du foyer et du quotidien par rapport aux événements qu'elles ne contrôlent pas, "on ne peut s'étonner de leur vivacité de réaction à l'événement public puisque leur mode de vie est à la fois d'y assister et de le fabriquer…ce sont ses…cris que l'on redoute lorsque s'élève le prix du pain ou dès que sévit la disette. Au premier rang des émeutes…elles incitent les hommes à la violence" [15]. Elles sont les premières à manifester lors de la disette, poussant leurs maris  : les 14, 15 et 16 mai 1790, des femmes et quelques hommes de Meximieux s'attroupent pour arrêter les transports de grains vers Lagnieu et Ambérieu, le 28 pluviôse an II, le citoyen Definod, de St Jean de Gonville, dénonce au comité de surveillance communal l'aubergiste Jean Midot pour ne pas avoir voulu vendre son vin au maximum et sa femme pour avoir dit : "qu'elle se foutait de la municipalité et du comité de surveillance, qu'elle leur chiait entre le nez et le menton" [16]. Le nombre d'affaire de vols concernant des femmes, jugés au tribunal criminel de l'Ain, est le reflet de cette réalité : sur 94 femmes jugées, 49 les sont pour des vols. Cette crainte du lendemain et de ne pas pouvoir y subvenir pousse même certaines d'entre elles à tuer leurs enfants, puisque 18 femmes sont jugées pour meurtres et notamment infanticides.

Les femmes manifestent leur mécontentement lors de l'incarcération de leurs maris, fédéralistes, modérés ou terroristes [17], ce qui peut les amener à être dénoncées [18], voire arrêtées [19] : à Bourg, les épouses des sans-culottes détenus qui manifestent plusieurs fois leur soutien à leur mari, mais aussi à la politique de l'an II, sont mises en détention, le 23 fructidor an II, l'agent national du district de Bourg autorise la municipalité à faire grillager les fenêtres des cellules des femmes Désisles, Rollet et Merle pour qu'elles ne puissent pas "communiquer soit par écrit soit verbalement avec qui que ce soit" [20]. La force morale des femmes, gardiennes du foyer et garantes de la vie familiale, prend alors toute sa puissance, et si elles peuvent utiliser leurs charmes et leurs atouts pour la cause révolutionnaire, elles le font aussi pour obtenir la libération de leurs maris, mais cela tourne parfois en leur défaveur et ainsi elles deviennent victimes de leur sexe : la femme Joly, épouse d'un détenu, venue demander sa libération devient victime d'un chantage sexuel de la part du maire de Bourg Alban. De même, un garde national d'Ambronay est convoqué au comité de surveillance, le 18 prairial an II, pour avoir demandé des étrennes à l’épouse du détenu Cozon pour lui permettre de le voir.

Dans une société masculine et rurale, l'image de la femme reste associée au mystère, à la délicatesse mais encore la créature séductrice qui envoûte l'homme [21]. Dans l'Ain, et plus particulièrement à Bourg, cette image de la femme est combattue par les sans-culottes. Si le 5 prairial an II, un membre de la société populaire de Bourg demande que les femmes se trouvant dans la tribune des hommes aillent dans celle qui leur est destinée, car “ ce mélange des deux sexes (est) peu convenable pour des républicains ” [22], le 12 ventôse an II, Albitte ordonne la séparation dans les prisons des personnes des deux sexes. La chasse à la femme immorale atteint même son paroxysme en l'an II lorsque le 22 nivôse, le comité de surveillance de Bourg fait traduire à la maison d'arrêt de Bicêtre 8 femmes de mauvaise vie [23], ou lorsque le 29 frimaire, la société des sans-culottes de Trévoux arrête que “les vieilles édentées de cette ville qui mettent du rouge. . .suppriment cette mascarade ” [24]. L'utilisation de la femme séductrice ou facile devient aussi un moyen de dénigrer et salir les adversaires politiques. Le 10 germinal an II, le fastueux repas des canonniers de Bourg est dénoncé à la tribune de la société populaire de Bourg tant par son luxe que par la présence de femmes et le 1er prairial an II, Dorfeuille se glorifie d’être haï par les aristocrates car “il n’est pas un petit maître et qu’il ne fait pas la cour aux femmes ” [25].

En l’an III, les thermidoriens réutilisent la femme pour dénigrer moralement leurs adversaires politiques, Blanc-Désisles est accusé par Convers d’avoir "dit très souvent, que sa plus forte passion était pour les filles de 10 à 12 ans, et qu'il avait pour les corrompre et les séduire un talent particulier" [26].

Rouage essentiel de la vie sociale et des activités économiques, les femmes restent toutefois exclues de la vie politique révolutionnaire. Même si l'espace sociétaire leur donne la parole, le retour à l'ordre Directorial les renvoie dans leurs maisons. Dans l'Ain, comme ailleurs, elles sont "absentes des pouvoirs…elles sont hors des points d'ancrage privilégiés d'une nation en pleine réflexion sur elle-même" [27].


[1] BIANCHI (Serge) : La Révolution culturelle de l'an II Elites et peuple 1789-1799. Aubier Montaigne, Paris, 1982, 303 pages. Page 37.
[2] Le 6 frimaire an II, un membre de la société de Bâgé annonce qu’il ferait des soins gratuits pour les femmes enceintes étant pauvres.
[3] FARGE (Arlette) : “ Le siècle de la femme ” in l'état de la France pendant la Révolution (1789-1799) sous la direction de Michel VOVELLE, éditions de la Découverte, Paris, pages 82 à 85.
[4] Lettre d’Amelot de Chaillou à Valentin du Plantier dans laquelle il l’encourage dans ses démarches à Paris et lui annonce l’incompétence pronocée par le Bailliage, 23 novembre 1788. A.D. Ain 95J 17.
[5] A.C. Pont-de-Veyle, pièce 16214.
[6] MORALI-DANINOS (André) : Histoire des relations sexuelles. Que sais-je ? n°1074. Presses Universitaires de France, 1963, 4e édition, 1980, Paris, 127 pages, page 50.
[7] 1er registre de délibérations de la Société d'Emulation, 16 février 1783. Archives de la S.E.A déposées aux A.D.Ain.
[8] 1er registre de délibérations de la Société d'Emulation, 24 mars 1783. Archives de la S.E.A déposées aux A.D.Ain.
[9] 1er registre de délibérations de la Société d'Emulation, 24 mars 1783. Archives de la S.E.A déposées aux A.D.Ain.
[10]Visages de l'Ain numéro 58, page 16.
[11]Registre de délibérations du comité de surveillance de la commune de Nantua. A.D. Ain série L non classée.
[12] Registre de la société des sans-culottes de Treffort, A.D. Ain 13L 53.
[13] Sur l'ensemble du futur département de l'Ain, seul 25 % des époux et 11% des femmes savent écrire leur nom entre 1786 et 1790, tandis qu'à Bourg, 54% des hommes et 34% des femmes savent le signer entre 1785 et 1789. Dans les villes dombistes les taux d'alphabétisation est sensiblement plus élevé, 57% des époux et 39% des épouses de Thoissey, entre 1740 et 1789 savent signer, tandis qu'à Trévoux, un homme sur deux et deux femmes sur cinq savent lire.
[14] Compte rendu de l’agent national du district de Belley du 22 nivôse an II, A.D. Ain ancien 1L 98.
[15] FARGE (Arlette) : "Le siècle de la femme" in l'état de la France pendant la Révolution (1789-1799) sous la direction de Michel VOVELLE, éditions de la Découverte, Paris, pages 82 à 85.
[16] A.D. Ain 14L 59.
[17] Les femmes Juvanon et Trocu Malix de St Rambert se font le porte-parole de la libération de leurs maris en l'an III. La femme Lavigne, de Belley, se rend à Vaise en floréal an III, pour demander à l'ancien détenu Hiriat une lettre de recommandation à l'adresse d'Antide Rubat pour faire libérer son mari.
[18] Le 13 messidor an II, suite à l’interruption de séance de la société populaire de Bourg faite par la citoyenne Grand Bochard, sœur d’un détenu, un membre demande qu’un procès verbal de cette interruption soit envoyé au représentant du peuple Méaulle.
[19] La femme Ducret est mise en état d’arrestation pour 6 mois à Bicêtre pour avoir insulté les gardes nationaux en faction devant la prison des Claristes, où est enfermé son mari terroriste.
[20] Arrêté du directoire du district de Bourg, 23 fructidor an II. A.D. Ain série L non classée.
[21] Le 8 juillet 1780, Maret Ychard de Bourg porte plainte car le 23 juin, sa femme, après qu'une cliente ivre lui propose de venir coucher avec elle et deux hommes, est frappée par cette dernière au bas ventre et traitée de gueuse, de putain, de salope et de coquine.
[22] Registre de délibérations de la société des sans-culottes épurée de Bourg. A.D. Ain 13L 10.
[23]Registre de correspondance du comité de surveillance de Bourg, page 13. A.D. Ain 14L 17.
[24] VALENTIN SMITH : Bibliothéca Dombésis.
[25] Registre de délibérations de la société des sans-culottes épurée de Bourg. A.D. Ain 13L 10.
[26] A.D. Ain 15L 131.
[27] FARGE (Arlette) : "Le siècle de la femme" in l'état de la France pendant la Révolution (1789-1799) sous la direction de Michel VOVELLE, éditions de la Découverte, Paris, pages 82 à 85.



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