Jean VARLET
[Age inconnu en 1789]
Dates inconnues
Varlet est une des figures les plus attachantes de la Révolution, bien qu’on ne sache presque rien sur lui et qu’il en incarne une des tendances les plus violentes : celle de ce petit groupe de révolutionnaires, farouchement attachés aux intérêts des plus pauvres, que l’Histoire a retenus sous le nom d’Enragés. Il était issu d’une famille modeste et fut orphelin de père de bonne heure. Il fit néanmoins des études au collège d’Harcourt : d’après lui, ses professeurs lui déclarèrent qu’il serait « tout bon » ou « tout diable »... Sorti du collège, il devint commis à la Grande Poste, ce qui lui assura un revenu correct. La Révolution le jeta dans l’enthousiasme : il était très jeune lorsqu’elle éclata, sans doute à peine adulte. Il prit immédiatement le parti des couches populaires et composa de nombreuses brochures en leur faveur. Dans les banquets civiques, il se fit connaître en chantant des airs patriotiques de sa façon. Mais c’est après Varennes qu’il commença à paraître sur le devant de la scène. Fou de rage à l’annonce de la réhabilitation du roi fugitif par l’Assemblée, il monta sur un banc au Palais-Royal et harangua la foule, qu’il entraîna au Champ-de-Mars pour signer sur l’autel de la patrie une pétition demandant « que l’Assemblée suspende toute détermination sur le sort de Louis XVI, jusqu’à ce que le voeu prononcé de tout l’Empire français ait été efficacement émis. » Il se rendit ensuite avec cinq autres délégués à l’Assemblée pour la présenter. Reçu par Robespierre et Pétion, il fut repoussé, car l’Assemblée venait de voter le décret favorable au roi. La pétition ne fut même pas lue. Varlet ne se découragea pas pour autant. Il se lança dans la lutte contre La Fayette. Il fit afficher sur les murs de Paris le texte suivant : « Peuple souverain, La Fayette est, fut et sera toujours un scélérat, un traître à la Patrie. Je me porte son accusateur. Un citoyen qui n’a pas peur. Signé, Varlet. »
A la veille du dix août, on le retrouve, infatigable, à la barre de la législative pour présenter une pétition de son cru contre Louis XVI. Après l’insurrection, il entreprit une étrange sorte de prosélytisme ultra-révolutionnaire. Il installa sur la terrasse des Feuillants une tribune roulante d’où il haranguait les passants, essentiellement pour dénoncer les méfaits du parlementarisme et prédire les probables errements de la nouvelle assemblée. Il militait contre l’élection à deux degrés et surtout réclamait que les députés fussent soumis au mandat impératif, et révocables par leurs électeurs. En même temps, il prescrivait à la Convention, comme programme social, de détruire la mendicité et « d’empêcher que par l’agiotage, le monopole, l’accaparement, les fortunes particulières se grossissent aux dépens de la fortune publique. » Il publia une Déclaration solennelle des droits de l’homme dans l’état social, où il réclamait que les biens des accapareurs fussent confisqués au profit de la nation pour être redistribués. En décembre 92, il tenta de se faire entendre aux Jacobins dont il était membre, mais sans succès. Il se retira dès lors du club, qu’il accusa de s’être détaché du peuple, et de bouder les sociétés fraternelles, à recrutement plus populaire.
Il prit part à la lutte contre la Gironde, parfois en mettant en oeuvre des moyens douteux. Dans la nuit du 9 au 10 mars 93, à la nouvelles des premiers revers en Belgique, il essaya de déclencher un mouvement insurrectionnel pour chasser de la Convention les députés « appelants », c’est-à-dire les partisans de l’appel au peuple lors du procès du Roi. Il rédigea un manifeste insurrectionnel et tenta d’entraîner les sections en le faisant passer pour un arrêté du club des Cordeliers. Ce n’était pas très malin. Cinq sections seulement répondirent à son appel : encore celle des Quatre Nations se récusa-t-elle le lendemain, après s’être renseignée auprès des Cordeliers qui dénoncèrent évidemment le faux. La Commune, retenue par Chaumette, ne suivit pas non plus Varlet, et Jacques Roux le désavoua violemment, allant jusqu’à réclamer son arrestation. Il ne parvint qu’à pousser une foule éparse, où figuraient des agitateurs suspects comme Fournier et Proly, au pillage des imprimeries du Courrier de Gorsas et de la Chronique de Condorcet. Il ne s’avoua pas vaincu pour si peu. Le 1er avril 93, quand la trahison de Dumouriez fut connue, il recommença sa manoeuvre. Muni d’un prétendu arrêté de la Section des Droits de l’Homme, il rallia d’autres sections et fonda à l’Evêché un Comité central de salut Public, correspondant avec les départements, sous la sauvegarde du peuple, composé de délégués des sections : ce Comité prétendait seconder la Commune : était-ce pour rivaliser avec elle, peut-être pour fomenter des troubles ? Marat le soupçonna, mais Chaumette semble avoir été favorable à Varlet, et la Commune donna son aval au Comité central. Ce Comité de l’Evêché joua un rôle très important dans les journées du 31 mai et du 2 juin, non sans heurts d’ailleurs avec la Commune, qui n’accepta jamais ses réclamations les plus violentes. Varlet lui-même, arrêté le 24 mai par la Commission des Douze, participa au Comité insurrectionnel en tant que député de la section des Droits de l’Homme. C’est lui qui rédigea l’acte contre les Girondins qui servit de base à la journée du 31 Mai. Après la chute de la Gironde, il se rallia plus ou moins à Jacques Roux, le « prêtre rouge », dans ses critiques du gouvernement. Le 15 juin 93, il réclama à la Commune, au nom de sa section, la taxation de toutes les denrées et la punition des accapareurs. Le 30 juin, il manqua être exclu du club des Cordeliers en même temps que Jacques Roux et Leclerc, mais il ne fut que suspendu. A l’automne, il lut encore une fois une pétition à la Convention, pour protester contre le décret qui supprimait la permanence des sections en la remplaçant par deux assemblées générales par semaine, et attribuait une indemnité de 40 sous aux citoyens pauvres qui se rendraient à ces assemblées. Selon lui, « ce décret est attentatoire à la constitution et à la Déclaration des Droits. (...) Avez-vous pu, sans attenter aux droits du souverain, réduire les assemblées du peuple et en prescrire la durée ? » Les 40 sous étaient un moyen détestable employé par le gouvernement pour acheter le soutien des malheureux : « Que deviendraient les assemblées du peuple, si le gouvernement pouvait les payer ? Dans un Etat libre, le peuple ne peut se salarier lui-même pour exercer ses droits ; si le lien social tenait à cette indemnité, la Déclaration des Droits ne serait plus qu’une chimère, la ligne de démarcation entre les citoyens serait rétablie. » Il eut du succès, semble-t-il, auprès des Conventionnels, au point que Robespierre se leva lui répondre en personne, ou plutôt pour l’accuser d’hypocrisie et de contre-révolution cachée. L’Incorruptible était fort attaché à l’indemnité versée aux pauvres, pour laquelle il avait milité dès la Constituante : « Ceux qui osent s’élever contre cette mesure conservatrice des droits du peuple ne sont que des avocats des aristocrates, des riches et des muscadins. » La Convention passa à l’ordre du jour sans recevoir la pétition, et Varlet manqua être arrêté immédiatement. Il le fut dès le lendemain, par ordre du Comité de Sûreté Générale « pour avoir tenu dans un groupe des propos contre-révolutionnaires. » Après deux mois de prison, il fut libéré suite aux réclamations de sa section auprès du Comité et à l’intervention à la Commune d’Hébert, qui bien qu’hostile aux Enragés, demanda qu’il fût remis en liberté, « s’il n’y avait rien contre lui. » Néanmoins, quand il réclama l’autorisation de remettre en place sa tribune roulante pour y continuer son « apostolat de l’égalité », la Commune la lui refusa.
Varlet fut de nouveau arrêté au printemps 94, sans doute soupçonné de complicité avec l’hébertisme. Il fut remis en liberté après Thermidor, mais ce fut pour rentre dans la foule des anonymes, ou presque. Il tenta de réorganiser le club électoral, ce qui lui valut d’être de nouveau incarcéré jusqu’à l’amnistie de brumaire an IV (octobre 1795). Par la suite on le retrouve aux réunions de la Société du Manège. Mais rapidement les Conseils du Directoire chargèrent Fouché de se débarrasser de cet allié des plus encombrants. Il apparaît bien malgré tout qu’à cette époque Varlet était toujours égal à lui même. Durant les Cent-jours, il se rallia à Napoléon. On le retrouve un dernière fois à Nantes en 1830, où il cherchait des fonds pour publier un journal, et rédigeait encore, infatigable, des pamphlets. On perd sa trace sous la monarchie de juillet.
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Notice écrite par Claudine Cavalier |
© Philippe Royet 1996-2007 |