Léger Félicité SONTHONAX (1763-1813)
[26 ans en 1789]

Né à Oyonnax le 17 mars 1763, mort à Oyonnax le 21 juillet 1813

Né dans ce qui n’était alors qu’un gros village du Bugey, il était fils d’une famille d’artisans prospères, spécialisés dans l’industrie locale du peigne et à qui la réussite avait permis de se constituer un patrimoine foncier respectable. Après être passé par le collège des Joséphites de Nantua,  il suivit une formation en droit à l’Université de Dijon et obtint sa licence en juillet 1784. Devenu avocat au barreau de Paris, il demeura dans l’obscurité.

Comme tant d’autres, c’est la Révolution qui devait lui donner l’occasion de s’inscrire dans l’histoire. On connaît mal ses débuts de révolutionnaire. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce futur « brissotin » antiesclavagiste ne fréquenta pas la Société des Amis des Noirs. C’est pourtant dans le cadre du combat contre l’esclavage qu’il apparaît pour la première fois sur la scène publique à l’automne 90 : des articles de lui dans les Révolution de Paris, non signés, appelaient à une abolition rapide de l’esclavage faute de laquelle les colonies seraient plongées dans la ruine. La formulation radicale tranchait sur les précautions généralement prises par les abolitionnistes. « Il faudra absolument céder au torrent qui doit entraîner les anciens abus. Oui, nous osons prédire avec confiance, un temps viendra, et le jour n’est pas loin où l’on verra un Africain à tête crépue, sans autre recommandation que son bon sens et sa vertu, venir participer à la législation dans le sein de nos Assemblées nationales. »  Sonthonax se rapprocha à cette période de Brissot et de ses amis, ce qui lui valut de bénéficier de leur prise de pouvoir au printemps 1792.

Le 3 juin, la Législative le désignait comme commissaire civil à Saint-Domingue sur le rapport de Brissot, en compagnie d’Ailhaud et de Polverel. Les trois commissaires devaient veiller à l’application du décret du 4 avril qui donnait les droits de citoyens aux libres de couleur, sans toucher à l’esclavage, mais les choses tournèrent autrement. Confronté sur place à la violente hostilité des colons et du pouvoir militaire coalisés contre le régime qui avait émancipé les libres de couleur, Sonthonax après plusieurs tentatives de conciliations et des proclamations iréniques où il affirmait la nécessité de l’esclavage (prudence ou revirement ?) se résigna à prendre le parti des esclaves insurgés : ses propres convictions l’y poussèrent peut-être, mais ce furent les circonstances qui jouèrent le rôle décisif. Les colons avaient passé un traité secret livrant la grande « île à sucre » aux Anglais, tandis que les esclaves révoltés, faute de soutien de part de la jeune République française, s’étaient tournés vers les Espagnols. L’arrivée d’un nouveau gouverneur militaire, Galbaud, allié aux colons, aggrava encore les choses.

Face à cette situation désastreuse, Sonthonax prit des initiatives radicales. Il destitua Galbaud, le renvoya en France en compagnie de nombreux colons coupables d’insubordination, et décréta la libération automatique de tout esclave qui combattrait pour la République.  Quelques jours plus tard, le 29 août, il proclamait l’abolition de l’esclavage dans la partie nord de l’île, ce qui lui permit de rallier les troupes d’esclaves (sauf Toussaint-Louverture et ses hommes qui au contraire après s’être rapprochés de la République, repassèrent dans le camp espagnol). Chassé du Cap avec ses associés de couleur par les colons alliés à Galbaud, revenu dans l’île malgré sa destitution, le soutien des esclaves lui permit de reprendre la ville. Aussitôt accusé par les colons d’avoir poussé les esclaves à des atrocités contre les Blancs, d’avoir outrepassé ses fonctions de commissaire civil et d’avoir passé avec les esclaves révoltés (spécialement avec les troupes de Pierrot et Macaya) un accord secret leur livrant la ville du Cap pour le pillage et l’incendie en échange de leur appui, il répondit par un mémoire justificatif qui fut lu à la Convention par l’abbé Grégoire. Mais la chute des Girondins le mit dans une position dangereuse : il avait été envoyé par eux à Saint-Domingue, il était notoirement lié avec Brissot et s’était allié à des esclaves comme Toussaint, surtout connus en France pour leurs proclamations de royalisme. Il ne fut pas très difficile aux deux envoyés des colons à Paris, Page et Brulley, de convaincre le Comité de Salut Public que Sonthonax était un agent « brissotin » et visait à faire perdre l’île à la République. Il fut donc destitué et rappelé en France, où il se retrouva en prison jusqu’après Thermidor. Mais son choix politique fut entériné par la Convention, qui accueillit les nouveaux députés élus par l’assemblée du Cap qu’il avait lui-même réunie, et abolit solennellement l’esclavage dans toutes les colonies de la République.

Libéré le 17 Thermidor, Sonthonax dut encore se défendre contre les accusations de Page et Brulley associé à tout un groupe de colons. La Convention avait décidé qu’il serait confronté à ses adversaires, devant une Commission des Colonies créée pour l’occasion. Connue sous le nom de Commission Garran-Coulon, celle-ci ne publia ses conclusions qu’en juillet 1795, mais Sonthonax se retrouva lavé de toutes les accusations.

Il repartit pour Saint-Domigue en mars 1796, en tant que commissaire du ministère de la Marine. Sa grande popularité auprès des anciens esclaves lui facilita d’abord les choses, mais la situation explosive qu’il retrouva dans l’île se révéla impossible à gérer. Elu député par l’assemblée électorale du nord, Sonthonax se retrouvait face aux chefs créoles qui dominaient des pans entiers du territoire et refusaient de reconnaître l’autorité de la République : le général mulâtre Rigaud était maître du Sud, et son ancien allié Toussaint-Louverture tenait l’ouest et cherchait désormais à établir l’indépendance de Saint-Domingue. Sonthonax ne se découragea pas pour autant et entreprit tant bien que mal l’oeuvre de reconstruction qui lui avait été assignée. Il se révéla une nouvelle fois diplomate habile, navigant hardiment entre principes et pragmatisme. Il parvint à renouer temporairement l’alliance avec Toussaint, en le faisant nommer général de brigade de la République, ce qui lui permit de pacifier l’île, sinon totalement, du moins suffisamment pour la rendre gouvernable. Face à l’abandon des plantations, il opéra une vaste redistribution des terres sans les morceler, et promulgua des règlements de culture autoritaires qui attachaient de nouveau les anciens esclaves à la terre et créaient un régime foncier proche d’une néo-féodalité.  Un tel choix, cautionné par Toussaint qui devait poursuivre dans la même ligne, permit de redémarrer rapidement l’économie et d’amorcer un redressement remarquable, mais il sacrifiait partiellement les nouveaux libres en les soumettant à un système coercitif rigoureux, et occasionna mécontentements et révoltes.

Sonthonax s’efforçait néanmoins en même temps de créer les bases d’une société authentiquement libre et démocratique, sans hiérarchie raciale : il y oeuvrait en assurant des ressources aux cultivateurs noirs, à qui revenait désormais un tiers du revenu des plantations, en contribuant à l’émergence rapide d’une élite noire par des mesures politiques (nomination et élection de cadres républicains parmi les anciens esclaves et libres de couleur) et en formant la population de l’île à la nouvelle citoyenneté par la création d’un réseau d’écoles et des bourses d’étude en France.  Il s’occupa également de poursuivre la reconquête de l’île sur les Anglais, ce qui le conduisit rapidement à de dangereuses frictions avec Toussaint ; la maladresse de certains de ses ordres et son autoritarisme contribuèrent à lui aliéner une grande partie de l’armée. Son intransigeance envers Rigaud le mena à la rupture ouverte avec le général mulâtre et mit temporairement le territoire au bord de la division. La mission peut être considérée comme une demi réussite à court terme, mais comme un échec à moyen terme pour la République colonialiste, car quand Sonthonax quitta l’île, les germes de l’indépendance étaient irréversiblement plantés, sans que les esclaves aient toutefois réellement réussi à accéder à la liberté et à l’égalité : Saint-Domingue était en train de basculer entre les mains d’une nouvelle oligarchie noire à base militaire et ploutocratique. Mais il avait aussi contribué à l’accouchement d’une société multiraciale, réussi à redresser une économie dévastée et défendu le territoire avec succès.

De retour en France en 1797, il siégea aux Cinq-cents où il prit des positions de gauche, notamment en faveur de l’extension à tous de l’instruction primaire. Après la fin de ses pouvoirs, il travailla pour le ministère de la Marine, mais son hostilité déclarée au 18 Brumaire lui valut de perdre sa place. Comme tant d’autre républicains sincères, l’attentat de la Rue Sainte-Nicaise permit au premier Consul de se débarrasser de lui. On l’envoya en résidence surveillée à Orléans. Obstiné à désapprouver la nouvelle politique coloniale, il se retrouva impliqué dans l’affaire Malet, et se retira finalement dans sa ville natale où il mourut en 1813.



Notice écrite par Claudine Cavalier
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