Emmanuel Joseph SIEYÈS (1748-1836)
[41 ans en 1789]

Sieyès

Fréjus 1748-Paris 1836

Il fit des études à Draguignan, puis au séminaire de Saint-Sulpice. Il aurait souhait embrasser la carrière militaire, mais il fut contraint par sa famille à devenir prêtre, sans vocation ni foi. Il fut nommé en 1775 chanoine de Tréguier, puis grand vicaire de l’évêque de Chartres en 1787. A ce titre il fut membre de l’Assemblée Provinciale du clergé de l’Orléanais. En 1788 il fit paraître un Essai sur les privilégiés, puis en 1789 une brochure, Qu’est-ce que le Tiers Etat ?, qui le rendit aussitôt célèbre. Le texte s’ouvrait sur la fameuse formule : « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il ? A devenir quelque chose. »

Après avoir échoué à se faire élire député aux Etats Généraux par le Clergé d’Orléans (il y était mal vu, et les intrigue de l’abbé d’Espagnac lui furent fatales), il eut plus de chance auprès du Tiers de Paris, qui ne pouvait refuser un siège de député à son brillant défenseur. Il joua un grand rôle dans les premiers jours de la Révolution. Le 10 juin, c’est sur son conseil que le Tiers décida d’entreprendre la vérification des pouvoirs « tant en l’absence qu’en la présence des deux autres ordres ».  Le 17 juin, il fit adopter par l’Assemblée le nouveau titre d’Assemblée Nationale. Il aida Mounier à rédiger le texte du serment du Jeu de Paume, et le 23 juin, il était à côté de Mirabeau pour faire échouer le coup de force du roi contre l’Assemblée. Il participa à la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme, et fut un des fondateurs du club des Jacobins.

Après ces coups d’éclats, il recula rapidement. Il s’opposa à la suppression de la dîme (qui l’aurait privé d’une forte source de revenus), ce qui diminua sa popularité. Il refusa de s’engager sur la liberté de la presse, malgré les instances de Mirabeau, qui s’écria « Le silence de M. Sieyès est une calamité publique ! » Ses Préliminaires de la Constitution furent un échec, car on les jugea trop compliqués. Mais il poussa à l’adoption d’un régime censitaire et se déclara partisan du bicamérisme. En juillet 1791, dépassé par le cours de la Révolution, il quitta les Jacobins pour les Feuillants. Pourtant il ne se retira pas de la vie politique, car c’était un ambitieux, et ses ambitions allaient loin. Pendant la Législative, il polémiqua par voie de presse avec Thomas Paine, en faveur de la Monarchie qu’il affirmait plus propre au caractère français que la République que vantait son adversaire. Elu par la Sarthe à la Convention, il vota la mort du Roi et renonça à la prêtrise, sans toutefois s’engager ouvertement dans aucun parti. Proche un temps des Girondins, il resta prudemment dans l’ombre jusqu’à la chute de Robespierre. On connaît sa célèbre réponse lorsqu’on lui demanda ce qu’il avait fait pendant la Terreur : « J’ai vécu. »

Les Montagnards éliminés, il reprit de l’importance. Il fit voter la loi contre les insurrections de mars 1795 et entra au Comité de Salut Public. Partisan des annexions, il négocia le traité de la Haye avec la république Batave en mai 95. Mais il refusa de participer à l’élaboration de la Constitution de l’An III, déclarant à ses collègues: « J’ai étudié profondément ces matières, mais vous ne m’entendriez pas ; je n’ai rien à vous communiquer. » Il présenta pourtant un projet personnel, qui ne rencontra pas plus de succès que celui de 1791.

Elu aux Cinq Cents, il fut choisi comme Directeur, mais refusa. Toujours dans l’ombre, il tenta de négocier un rapprochement de la France avec la Prusse, et passa progressivement dans l’opposition au régime. En mai 1799 les Anciens le nommèrent à nouveau Directeur, en remplacement de Rewbell. Il se prononça publiquement en faveur d’une réforme des institutions, espérant pouvoir enfin donner au pays un régime à son idée.  Il souhaitait, selon sa formule, s’appuyer pour cela sur « un sabre ». Il pensa à Joubert, puis à Moreau, mais choisit finalement Bonaparte qui venait de revenir d’Egypte. Talleyrand servit d’intermédiaire et le Directeur et le Général machinèrent ensemble, avec l’aide de Lucien Bonaparte, le coup d’Etat du 18 Brumaire. Sieyès devint un des trois consuls provisoires du nouveau régime, mais ne put jouer le rôle qu’il avait désiré. Son projet de Constitution fut rejeté par Bonaparte, qu’il avait sous-estimé. Président du Sénat et comblé d’honneurs par le premier Consul, comte d’Empire, il fut de fait écarté du pouvoir. Exilé à la Restauration, il s’installa en Belgique. Il ne rentra en France qu’en 1830. Accablé d’infirmités, il sombra dans une demi-démence, et on raconte que dans ses derniers jours, il avait interdit à ses domestiques de laisser entrer Robespierre, dont il craignait la visite...

Une partie importante de l’activité de Sieyès échappe aux regards, car il fut un des grands intrigants de la période révolutionnaire, et accomplit beaucoup de manoeuvres secrètes, aujourd’hui encore difficiles à cerner avec exactitude. Robespierre, qui le méprisait mais l’estimait dangereux, avec raison, a donné de lui une image célèbre et sans doute très exacte : « Sieyès est la taupe de la Révolution. Il ne paraît pas, mais il ne cesse d’agir dans les souterrains des assemblées. Il dirige et brouille tout. Il soulève la terre et disparaît. Il crée les factions, les met en mouvement, les pousse les unes contre les autres et se tient à l’écart pour en profiter ensuite si les circonstances lui conviennent. » Il faut signaler qu’une curieuse légende, colportée par des bulletins d’espions royalistes, en fait l’instigateur secret des principales mesures terroristes du gouvernement révolutionnaire. Rien ne permet de la confirmer. Mais il est certain que le rôle de Sieyès fut plus important que ne le laissent voir ses activités publiques.



Notice écrite par Claudine Cavalier
Logo

© Philippe Royet 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794