Jean-Antoine ROSSIGNOL (1759-1802)
[30 ans en 1789]

Né à Paris le 7 novembre 1759, mort à Anjouan (Comores) le 28 avril 1802

« Je suis né d’une famille pauvre » : tels sont les mots d’ouverture des Mémoires du citoyen Jean Rossignol, un des très rares textes qui nous aient été légués par un révolutionnaire d’origine authentiquement populaire. Rossignol naquit à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, de parents tous deux employés des postes, comme facteurs dans la messagerie de Lyon. Il avait neuf ans quand son père mourut. Elevé tant bien que mal par sa mère, il était « le plus espiègle » d’une nichée de cinq enfants, et son espièglerie allait lui valoir bien des déboires, de même que son caractère emporté. Engagé comme enfant de choeur à Sainte-Catherine, il en fut retiré très vite « parce qu’(il) avais eu une dispute avec le cuisinier de la maison, » selon ses propres dires. Cette dispute était la première d’une longue série d’accrochages avec un peu tout le monde, qui ne devait finir qu’à sa mort. Retiré de l’école et placé comme ouvrier en joaillerie, il s’enfuit dès ses quatorze ans « pour être son maître ». Après une tentative avortée, faute d’argent, de s’embarquer pour Saint-Domingue, il vagabonda d’atelier en atelier : partout son tempérament lui valut des querelles et des échecs. Finalement remonté à Paris, il s’engagea dans l’armée. Au bout de huit ans, après bien avoir connu de nombreux duels, fait des mois de cachot et frôlé la potence pour avoir insulté son commandant qui lui refusait un congé, il quitta son régiment pour reprendre la vie civile. Son jugement sur ces années de vie militaire est sommaire mais clair : « Je partis après avoir vendu tout ce qui avait rapport à l’habillement militaire ; je ne voulais plus rien revoir de ce qui avait rapport au métier de soldat, tant je le détestais. » Rossignol n’avait pu tolérer l’arbitraire, le mépris du peuple et l’entreprise d’écrasement systématique des individus à l’œuvre dans l’armée du roi. Il reprit donc son métier d’orfèvre, à Toulouse puis à Paris, où il revint juste à temps pour assister à l’émeute Réveillon, puis pour prendre part « d’en bas » aux journées populaires du 14 juillet et du 5 et 6 octobre, sur lesquelles il a laissé un très précieux témoignage.

Devenu sous-officier dans la garde nationale, il participa à la journée du 10 août et acquit une réputation, justifiée, de meneur d’homme et de militant révolutionnaire de premier ordre. Il se retrouva envoyé en Vendée, avec le grade d’adjudant-général, et le commandement d’un bataillon ultra-patriote, réputé impossible à faire obéir. Populaire, modeste, d’une bravoure exceptionnelle, il devint l’idole de ses hommes et les entraîna, sur ordre, dans tous les engagements les plus périlleux où ils le suivirent sans broncher. Ses succès lui valurent les honneurs de la Convention et la confiance inébranlable du Comité de Salut Public, qui misait sur son patriotisme et ses origines populaires et le nomma commandant en chef des armées de l’Ouest. Les historiens discutent encore de la pertinence d’une telle décision. Elle consterna Rossignol lui-même, qui se jugeait, sans doute avec raison, incapable de tenir un tel poste, mais eut un impact considérable sur les hommes de troupe, qui voyaient l’un des leurs au plus haut grade. Il fallait de l’audace politique pour nommer général un homme du peuple, sans éducation ni relations autre que celles de gens de sa classe, car tel était Rossignol ; c’était presque une folie que de le mettre à la tête des armées, mais le geste du Comité demeure emblématique d’une tentative réelle, dont le principal acteur par ailleurs fut Bouchotte, pour populariser l’armée et diminuer l’emprise des généraux nobles qui demeurait prédominante. L’affaire évidemment tourna mal : le nouveau général était mauvais stratège, encore plus mauvais politique, et il lui aurait fallu exceller dans les deux domaines pour avoir une chance de réussite. Pris  au milieu du nœud de vipères que constituait le groupe des représentants en mission en Vendée, il fut le jouet des intrigues et des cabales sans jamais y rien comprendre. Fut-il manipulé par Ronsin, auquel le liait le militantisme populaire et à qui il devait en partie son ascension, poussé par lui à commettre ou cautionner des violences inconsidérées ? Malgré les tonitruantes affirmations de Michelet, qui a brossé du supposé duo, acharné à détruire la Vendée, un portait sinistre et inoubliable, la chose ne paraît pas claire.

La valeur militaire de Rossignol était réelle quoique limitée ; il n’est pas certain non plus que son plan de campagne proposé lors du conseil de Saumur, qui prévoyait de marcher directement et en masse sur Nantes, et fut refusé par Canclaux et Kléber au profit de leur marche tournante, ait été aussi absurde qu’on le lit parfois. Napoléon lui-même a jugé, à posteriori, qu’il était le seul réellement praticable... Quoi qu’il en soit, Rossignol se retrouva confronté à Biron, puis aux représentants en mission Bourdon et Goupilleau qui le destituèrent et l’attaquèrent à la Convention et aux Jacobins où il eut pour défenseur l’Incorruptible en personne. Robespierre, peu capable de juger de la valeur militaire d’un général, défendit Rossignol contre ses adversaires par politique pure, sans craindre alors de se rapprocher de l’hébertisme : mais son point de vue n’était pas sans justesse. Ennemi de naissance de tout principe hiérarchique, homme du peuple proche de ses soldats,  fier de l’être et passionnément attaché au sort de la République et à ses principes, Rossignol était, avec toutes ses limites, un garant solide contre les risques de dictature militaire ou de progression rampante du royalisme dans l’armée, risques toujours redoutés à juste titre par le gouvernement de l’An II.

Rossignol fut finalement destitué par le Comité de Salut Public, en avril 1794, à la suite de dissensions avec Billaud-Varenne lors de la mission de celui-ci à Saint-Malo. Il se retira alors à Orléans, rentrant dans la vie civile, ce qui ne lui épargna pas de se retrouver en prison quelques jours après Thermidor. Finalement remis en liberté, il fut compromis dans l’affaire Babeuf, mais parvint à se disculper devant la Haute Cour de Vendôme. Il servit sans conviction le Directoire tout en continuant, semble-t-il, un militantisme populaire clandestin dans son faubourg natal. L’attentat de la Rue Sainte Nicaise permit finalement à Bonaparte de se débarrasser de lui comme de tant d’autres républicains nostalgiques. Rossignol fut emprisonné, traîné de prison en prison, et condamné à la déportation aux Seychelles, puis transféré aux Comores. Il mourut à Anjouan, alors qu’il s’attachait, d’après le dernier témoignage qu’on possède sur lui, à soutenir ses compagnons d’infortune en leur annonçant avec confiance la chute prochaine du « nouveau Néron » et le rétablissement de la République.



Notice écrite par Claudine Cavalier
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