Jacques NECKER (1732-1804 )
[57 ans en 1789]

Necker

Genève 1732, Coppet 1804

Fils d’un régent de collège d’origine anglaise, il fit ses débuts comme commis dans la banque parisienne de Vernet et Thélusson. Il fit une rapide carrière, et amassa une très grosse fortune grâce à des spéculations habiles, notamment sur la Compagnie des Indes. En 1765, il fonda sa propre banque. Il fréquenta les philosophes (sa femme tenait un salon renommé) et se « retira des affaires » en 1772, pour se lancer, en fait, dans la carrière politique. Il était très apprécié de Choiseul. Il publia en 1773 un Eloge de Jean-Baptiste Colbert, et en 1775 un essai Sur la législation du commerce des grains, où il critiquait l’ultra-libéralisme de Turgot et des physiocrates. Sans doctrine établie, il y faisait profession d’empirisme et de modération. Au renvoi de Turgot, Maurepas fit appel à lui comme « associé » du nouveau ministre des finances Taboureau : Necker, Suisse (il était représentant de Genève à Paris) et surtout protestant, ne pouvait porter le titre de contrôleur général. Il ne fut donc que directeur général du Trésor Royal, puis des Finances. Son ascension fur saluée par Voltaire et Diderot, et Madame du Deffand trouva le juste mot d’esprit qui définissait les attentes du public (c’est-à-dire des riches bourgeois) envers le nouveau maître des finances françaises : « L’abbé Terray avait bien fait le mal ; Turgot avait mal fait le bien ; Necker fera bien le bien. »

Necker était un des plus habiles financiers de l’époque, et sa gestion ne fut pas mauvaise : mais ce n’était pas un réformateur, et il ne pouvait aller loin. Il finança la guerre d’Amérique par l’emprunt, ce qui fit dire à Mirabeau : « Il a fait la guerre sans impôts, c’est un dieu. » Ce dieu y gagna une immense popularité, mais creusa le gouffre de la dette publique. Sept emprunt successifs, de 1777 à 1781, à 8 puis 10 % le tout pour 530 millions, pesèrent très lourd. Necker prit quelques initiatives plus durables et mieux venues : il créa un comité de Conseillers d’Etat et de maîtres des requêtes pour examiner les contentieux et fonda des hôpitaux. Il se préoccupa aussi d’humaniser la justice : c’est à lui qu’on doit l’abolition de la question préparatoire. Enfin, il avait le souci des pauvres : il prépara un vaste plan d’assistance publique, obtint de Louis XVI la suppression de la servitude personnelle dans le domaine royal et créa le premier mont-de-piété. Mais il courait à la catastrophe. Acculé, il tenta de diminuer certains abus, notamment en assainissant le système des pensions. Mais comment refuser les 800 000 livres réclamés par Marie-Antoinette pour doter la fille des Polignac ? Comment soutenir la modernisation de la marine par Sartines, et continuer la guerre d’Amérique, de plus en plus coûteuse ? Il fallait bien se résigner à modifier l’assiette de l’impôt. Comme Turgot, Necker essaya de passer par une réforme structurelle de l’Etat. La répartition ne serait plus faites pas les intendants mais par des Assemblées provinciales élues. Des essais furent tentés dans le Berry, la Haute-Guyenne et le Dauphiné. Par ailleurs, Necker mit en régie les aides et domaines, diminuant ainsi le pouvoir de la Ferme Générale.

C’en était assez pour susciter une levée de bouclier des privilégiés. La publication du Compte-rendu au Roi, en 1781, fut la perte de Necker : il donnait un faux bilan des finances, truqué dans un sens favorable à se propre gestion, il osait faire l’éloge de l’Angleterre (en pleine guerre d’Amérique...) mais surtout il dénonçait les dépenses monstrueuses de la Cour. Tiré à 100 000 exemplaires, le texte s’arracha. Les forces de réaction du royaume se liguère contre celui qui était devenu leur ennemi commun. Le comte de Provence fit diffuser auprès des Parlements, après l’avoir volé, le Mémoire au roi sur les Assemblées provinciales, où Necker préconisait l’élargissement des pouvoirs des Assemblées à l’administration et à l’enregistrement des édits royaux. Du coup, les Parlements, menacés dans leurs prérogatives, refusèrent d’enregistrer la création de l’Assemblée du Bourbonnais. Necker crut pouvoir s’appuyer sur Louis XVI et recourir à l’épreuve de force : il exigea que les magistrats soient forcés à l’enregistrement, et demanda d’entrer au Conseil d’en haut en tant que ministre d’Etat. Louis XVI l’abandonna comme il l’avait fait de Turgot, et il fut renvoyé.

Il se retira à Saint-Ouen, et publia en 1784 un mémoire De l’administration des finances de la France, où il faisait l’apologie de son ouvrage et attaquait celui de Calonne, qui lui avait succédé. Après la chute de Calonne, et surtout l’échec de Brienne, en 1788, le Roi eut de nouveau recours à lui. Il fut rappelé comme directeur général des finances, et cette fois il obtint le titre de ministre d’Etat, le 27 août. Il était si populaire que tout le monde ou presque espérait de sa part un miracle. Mais il ne put endiguer la crise. Il fit reprendre les paiements en numéraire (interrompus début août) avec l’appui de la Caisse d’Escompte, supprima le libre commerce des grains pour empêcher la disette, avança au Roi 2 millions sur sa propre fortune et en emprunta 80 en se fondant sur sa popularité. Il fit aussi casser la réforme Lamoignon, qui bridait les Parlements et qui avait provoqué la « fronde » de l’été 88. Mais c’était des broutilles qui ne pouvaient plus suffire. Il convoqua une nouvelle assemblée des notables, qui fit adopter le principe du doublement du Tiers aux prochains Etats Généraux (dont Necker avait lui-même conseillé la convocation). Mais il ne se prononça pas sur la question du vote, par ordre ou par tête.

Il se trompait sur l’importance des Etats et sur les attentes de la Nation. Comme Louis XVI, il espérait le vote d’impôts et de mesures susceptibles de résoudre la crise financière, sans comprendre que la question s’était déplacée, et que c’était de réformes politiques que le pays avait besoin. Aussi son discours d’ouverture, le 5 mai 1789, fut-il une immense déception : il ne traita que de finances, et proposa certes l’égalité fiscale, mais rien de plus. Il poussa le Roi, devant l’accélération des événements, à se résigner à quelques concessions, et c’est sur son conseil que Louis XVI ordonna le 27 juin aux trois ordres de se réunir. Les privilégiés, furieux, firent alors croire au Roi que Necker avait en secret fomenté la Révolution. Louis XVI le renvoya le 11 juillet et le remplaça par Breteuil, contre-réformiste absolu. Les conséquences sont bien connues : chute des cours de la Bourse, hausse des prix, fureur populaire. La prise de la Bastille entraîna le retour de Necker le 16 juillet, mais il ne pouvait plus grand-chose. Il n’eut plus vraiment d’influence sur le cours des événements. Il ne parvint pas à remplir les caisses et s’aliéna bientôt la confiance des patriotes. Il tenta de mettre en garde l’Assemblée contre l’émission des assignats, mais on ne l’écouta pas. En septembre 1790, il se retira et quitta la France pour Coppet. Il publia plusieurs ouvrages, tous d’autojustification, sans convaincre grand monde, hormis bien sûr sa fille, Madame de Staël qui continua après sa mort l’apologie de son rôle dans le gouvernement français.



Notice écrite par Claudine Cavalier
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