Jacques-René Hébert (1757-1794)
[32 ans en 1789]

Alençon 1757, Paris 1794
Un trublion de province
Le futur « Père Duchesne » naquit dans un milieu aisé, de bourgeoisie cossue, en voie d’anoblissement : son père était orfèvre, échevin de la ville et lieutenant de la milice bourgeoise. Sa mère, née Bunaiche de la Houdrie, appartenait à la bonne noblesse du pays. Il connut une enfance heureuse et sans souci (il passait auprès de ses amis d’enfance pour « espiègle et gracieux »). A la mort de son père, il fut mis au collège d’Alençon, où il fit sans doute de bonnes études : il y acquit surtout une très solide culture latine dont il devait user largement plus tard. Il semble qu’il ait ensuite passé quelque temps chez un procureur. Peut-être se destinait-il au barreau, mais il est difficile de l’affirmer. L’année de ses dix-neuf ans, une affaire scandaleuse changea le cours de sa vie : épris d’une veuve d’Alençon, Madame Coffin, il partageait sans le savoir ses faveurs avec de nombreux rivaux. Un jour, deux d’entre eux se battirent : l’aîné, un médecin du nom de Clouet, blessa le plus jeune, l’assistant-apothicaire Latour, et lui fit perdre sa place. Latour était l’ami d’Hébert, et celui-ci, sans rancune, décida de le venger. Il composa et placarda de nuit, dans tout Alençon, des affiches anonymes au contenu provocateur. Leur texte mérite d’être cité, car c’est en quelque sorte la première « colère du Père Duchesne ».
« L’an de grâce 1776, le 16 mai, par devant nous Honneur, vengeur de toutes les bassesses et de tous sentiments qui peuvent dégrader l’homme : ouï le cri public et les plaintes de l’innocence opprimée.
Gilles-Fiacre-Barrabas Clouet, docteur, dit-on, de la Faculté de Montpellier, atteint et convaincu d’avoir voulu, par une conduite inouïe, ajouter au titre d’empoisonneur celui d’assassin ; voulant pourvoir à la sûreté publique, avons déclaré et déclarons ledit Gilles-Fiacre-Barrabas Clouet indigne de toutes sociétés humaines ; par ce l’avons condamné et condamnons à être banni de tous lieux où pourraient se trouver l’honnêteté, l’humanité et la raison ; enjoignons de plus par sentences auxdites honnêteté, humanité et vertus de n’habiter jamais les lieux où ledit Clouet se trouve. »
Le tout, surmonté de la sentence latine Olim veneno, nunc cultro et du dessin de deux couteaux ensanglantés à la peinture rouge, fut placardé en six exemplaires. On y reconnaît déjà, sous un style naïf, certains traits qui plus tard caractériseront la manière d’Hébert : une certaine générosité du propos mêlée d’outrance, le recours au grotesque, l’usage symbolique du sang. Il n’y avait toutefois pas de quoi fouetter un chat. Pourtant, l’auteur fut activement recherché, par le biais d’un monitoire [1]. Madame Clouet, qui avait reconnu l’écriture d’Hébert d’après des lettres de lui qu’elle avait reçues, le dénonça... Il fut condamné par le tribunal criminel du baillage à une peine considérable : mille livres de dommages et intérêts envers Clouet. Sa famille aurait pu les fournir, mais il semble qu’il l’ait refusé : il préféra s’enfuir.
Des hauts et des bas
Après un bref séjour à Rouen, il monta à Paris, où pendant plusieurs années il vécut d’expédients : il est probable qu’au cours de cette période, il connut la misère. Il finit par obtenir une place au Théâtre des Variétés, où il fut chargé du service de la location des loges. Au bout de deux ans, il quitta le théâtre, sans qu’il soit possible de savoir exactement pourquoi. Lors de son procès, en l’An II, il fut accusé d’avoir alors détourné de l’argent, mais aucune preuve ne put être apportée.
Il semble avoir ensuite sombré de nouveau dans la misère. Il ne prit aucune part politique aux débuts de la Révolution : si on l’en croit, il fit partie des agitateurs du Palais Royal, et fut engagé dans la milice du district des Carmes la veille du 14 juillet. C’est peu de temps après qu’il obtint d’un médecin de son pays, Boisset, sa première « commande » littéraire : il écrivit pour son compte une Lanterne Magique, c’est-à-dire les commentaires d’une série de planches illustrant sous forme d’almanach les principaux moments de la Révolution. Il n’y fit guère preuve du talent qu’il devait développer ensuite. Assez rapidement, il rompit avec son commanditaire, dans des circonstances troubles : son imprimeur [2] vint en l’an II l’accuser de vol à cette occasion, mais il faut se méfier de ce genre de déposition, qui peut avoir été inventée pour la circonstance.
La naissance du Père
Duchesne et les attaques contre le Roi
C’est à partir du printemps 90 qu’Hébert commença à faire preuve de ses talents de pamphlétaire, en publiant le Petit Carême de l’abbé Maury. Il s’agissait de dix faux sermons (il en sortait un par semaine), qui parodiaient ceux du célèbre prédicateur ultra-royaliste. Devant le succès, Hébert fit suivre les « sermons » d’une Vie privée de l’abbé Maury. Il s’y moquait avec verve de son adversaire, non sans vulgarité, sans non plus éprouver de scrupules à rire de son ascendance modeste (Maury était fils de cordonnier) : le futur défenseur des sans-culottes faisait encore cas des préjugés sociaux...
On ignore à quelle date Hébert entra aux Cordeliers : on sait toutefois par une lettre à Fréron qu’il en était un membre actif dès septembre 90.
Le Père Duchesne parut sans doute pour la première fois en juillet ou en septembre 90. Son premier éditeur fut Tremblay, puis Hébert s’associa avec Marquet. Le succès fut d’emblée très grand : Hébert avait su trouver un ton qui en faisait d’évidence le porte-parole idéal des patriotes, et surtout des petites gens. Son voeu ? « plutôt être lu de pauvres bougres (...) leur apprendre de bonnes vérités et les avertir de manigances de traîtres, que de prendre le ton de nos journalistes freluquets qui, pour plaire aux petites maîtresses et aux prétendus honnêtes gens, n’osent nommer les choses par leur nom. » Si le style du journal fut tout de suite, dès les premiers numéros, cette étonnante re-création du langage populaire qui devait faire sa célébrité, le propos en était alors très modéré. Ce n’est qu’au début de l’année suivante qu’Hébert s’attaqua à La Fayette, puis à Mirabeau. A cette époque, il ménageait encore Louis XVI, mais s’en prenait déjà à la reine sans hésiter. Peu à peu, il radicalisa son discours, et en avril il chargea cruellement le roi lui-même au sujet de sa supposée tentative de fuite : « Sous prétexte d’aller prendre l’air à Saint-Cloud, il se faisait une fête de nous brûler le cul et d’aller rejoindre son cousin Condé. » Dès lors il mena contre Louis XVI et toute la famille royale une campagne d’enfer, qui devint après Varennes d’une violence et d’une grossièreté extrêmes : « Qu’allons-nous faire de ce gros cochon ? Qu’on le foute aux petites maisons dans les loges des insensés, puisqu’il n’existe plus de cloître pour l’y mettre à l’ombre et l’y tondre comme faisaient nos bons aïeux aux rois imbéciles et fainéants. »
Il stigmatisa la lâcheté de l’Assemblée quand elle innocenta Louis XVI et le rétablit sur le trône : « Il règnera donc encore le Jean-Foutre de Capet ! Malgré la nation, le parjure va donc rentrer dans tous ses droits. Où est-elle donc, cette liberté dont on nous berce ? Non, foutre non : nous ne sommes pas libres, nous ne sommes pas dignes de l’être, puisque de sang-froid nous nous laissons foutre dedans de la sorte. » Il signa la pétition du Champ de Mars qui réclamait la déchéance du roi, mais il semble avoir cru en sa sincérité lorsqu’il accepta la Constitution. Mais l’usage du veto le fit rapidement déchanter, et il reprit de plus belle ses attaques contre « Monsieur Veto, qui se fout du peuple et prend les calotins sous sa protection. » Il en fit tant qu’il finit par être arrêté sur l’ordre du juge de paix Buob, un des plus actifs parmi les agents royalistes de la capitale. Rapidement remis en liberté, il fut élu président des Cordeliers et milita violemment en faveur d’une insurrection populaire contre le trône. Il doit être compté au nombre des journalistes qui contribuèrent le plus fortement à la préparation des esprits à la chute définitive de la royauté.
Après
le dix août, il fut élu au conseil général de la Commune Insurrectionnelle,
pour représenter la section de la Bonne-Nouvelle. La place qu’il y tint alors
est mal connue. Joua-t-il un rôle dans les massacres de septembre ?
C’est probable, mais si sa responsabilité à cet égard est évidente par les
nombreux appels aux exécutions massives que contient son journal pendant cette
période, on ignore s’il participa aux massacres eux-mêmes, comme le fit par
exemple Billaud-Varennes. Le 22 septembre, il fut élu substitut du procureur de
la Commune, et c’est à ce titre qu’il alla annoncer à la famille royale la
proclamation de la République.
Lors du procès du Roi, Hébert fit activement campagne pour la mort : membre du personnel de la Commune, il se rendit souvent au Temple, d’où il rapporta des « tableaux » de la famille royale déchue et prisonnière d’une grande dureté. Il multiplia les injures contre Louis XVI et Marie-Antoinette et se lamenta sur la lenteur des débats : « Eh vite, qu’elle saute, la tête du cocu du Temple, que toute sa bougre de race expie sur l’échafaud tous les crimes qu’elle a commis. » La condamnation de Louis XVI motiva enfin une «Grande joie du Père Duchesne de voir que la Convention a pris le mors aux dents et va faire essayer la cravate de Samson au cornard Capet.»
Contre
les Girondins et les Enragés
Aussitôt après, associé à Chaumette, Cloots, Ronsin, Vincent, Momoro, il se lança dans le militantisme anti-girondin virulent, aux Jacobins et aux Cordeliers, et surtout dans son journal. Ses charges contre le « Vertueux Roland » et la « Reine Coco » lui valurent pour finir d’être incarcéré le 24 mai 1793. Libéré trois jours plus tard, il prit part aux émeutes du 31 mai et du 2 juin. Beaucoup plus que Chaumette et que Pache, c’est lui qui entraîna la Commune dans l’insurrection.
Après la chute des Girondins, il se rallia ouvertement au gouvernement montagnard et prêcha d’abord l’apaisement : il s’en prit aux Enragés, rejeta l’appel de Varlet et de la section des Droits de l’Homme en faveur du maximum et de lois contre les accapareurs, désavoua tous les appels au pillage : « Les sans-culottes n’en veulent pas à la propriété des riches. » Par contre, il donna à fond dans la rhétorique terroriste, contre ses ennemis les Girondins en premier lieu, contre « l’infâme Brissot qui doit être raccourci comme traître, parjure et faussaire », contre les nobles qu’il préconisa de chasser de toutes les administrations. Le 30 juin, il accabla Jacques Roux aux Cordeliers. Il approuva fortement la Constitution montagnarde : « Si la nouvelle Constitution protège les propriétés, si elle conserve les droits de tous les hommes, si elle assure la subsistance des pauvres, des vieillards et des infirmes, si elle est claire et à la portée de tout le monde, elle est bonne, foutre. »
Campagnes
terroristes et manoeuvres
Mais l’assassinat de Marat le poussa à changer de camp. Il voulut, comme bien d’autres, se poser en successeur de l’Ami du Peuple, et déclara tout bonnement aux Jacobins : « S’il faut un successeur à Marat, s’il faut une seconde victime à l’aristocratie, elle est toute prête, c’est moi. » Etait-il sincère ? C’est peu probable, ce qui ne l’empêcha pas de tonner dès lors contre les marchands et de pousser à la répression à outrance. A l’ombre du souvenir de Marat, qui lui « était apparu en songe », il proposa « sa grande motion pour qu’on mette le grappin sur tous les contre-révolutionnaires, les royalistes, les accapareurs, et qu’on les enferme dans des églises, en braquant devant le canon chargé à mitraille jusqu’à ce que la paix soit assurée et la Constitution établie. » Il réclama à grands cris l’arrestation de Custine, et la destitution des nobles de tous les emplois civils et militaires. Dès le fin juillet, face à la vague de mécontentement et de peur provoquée par les défaites, il poussa aux mesures draconiennes contre les « suspects ». Après le décret du 12 août sur la levée en masse, qu’il appuya, il mena campagne pour un mouvement général : « Levons-nous, que tous les citoyens en état de marcher s’arment de piques, de sabres, de broches, de faux, pour faire danser la carmagnole aux ours d’Allemagne. Que nos femmes, que nos filles fassent bouillir de l’huile, allument le souffre, pour assaillir les soldats des despotes qui oseront pénétrer dans nos villes. » La levée une fois effectivement votée (le 23), il préconisa des mesures économiques très fortes pour assurer les subsistances des troupes : « Il faut... former des greniers publics dans tous les départements ; cuire force biscuit pour nourrir les armées pendant leurs marches. Il faut mettre en réquisition tous les ouvriers qui travaillent aux métaux, depuis le maréchal jusqu’à l’orfèvre, établir des forges dans toutes les places publiques et fabriquer, nuit et jour, des canons, des fusils, des sabres et des baïonnettes. »
En même temps, il se lança dans une campagne contre les accapareurs, parallèle à celle des Enragés : il réclamait qu’ils soient tous « mis à l’ombre ». Après la loi qui punissait l’accaparement de la peine de mort (26juillet), il milita en faveur de l’économie dirigée, et spécialement de la réquisition et de la redistribution : « Que la République s’empare de toute la moisson, en indemnisant les cultivateurs. Que le blé, le vin, le cidre et toutes les denrées soient partagées entre tous les départements suivant la population. »
A partir d’août, il s’occupa en même temps d’affaires proprement politiques : là encore, comme les Enragés, il chargea le gouvernement avec violence. « Grande colère du Père Duchesne contre une nouvelle clique de fripons et d’intrigants qui veulent remplacer les brissotins et mener la Convention à la lisière... Il faut renouveler la Convention et ne la composer cette fois que de véritables républicains. Il faut, avant toute chose, organiser un pouvoir exécutif et ne pas réunir tous les pouvoirs dans les mêmes mains. La contre-révolution sera faite avant un mois si on laisse le Comité de Salut Public organisé tel qu’il est aujourd’hui. Les ministres ne sont plus que des commis sans responsabilité, puisqu’ils sont obligés de marcher comme de aveugles, et d’obéir comme des esclaves aux ordres de ce comité. » Dans le même moment, les Enragés multiplièrent les attaques de leur côté. La réplique de Robespierre ne tarda pas, et Hébert, prudemment, se rallia momentanément à l’Incorruptible. Il entreprit de l’ « aider » à écraser Jacques Roux : le Père Duchesne couvrit d’insultes le prêtre rouge, et Hébert lui-même, à la Commune, l’accusa non sans cynisme, de malhonnêteté et de mensonge.
Néanmoins il n’abandonna pas sa campagne pour l’organisation constitutionnelle du pouvoir exécutif. Sans doute espérait-il obtenir à cette occasion un poste de ministre : le 20 août eut lieu l’élection, par la Convention, d’un nouveau ministre de l’Intérieur. Il se présenta mais c’est Paré, un dantoniste, qui fut élu. Devant son échec, il réitéra ses attaques contre le gouvernement, tout en engageant une nouvelle campagne à la fois ultra-terroriste et ultra-militariste. Comme Cloots, avec qui pourtant il semble avoir eu peu de rapports, à la guerre à outrance et à la conquête de l’Europe. Il militait également, comme tous les représentants de milieux populaires, pour la création d’une armée révolutionnaire et la formation, à l’aide des denrées que cette armée réquisitionnerait, de greniers communs dans tous les départements.
Il vitupérait aussi contre les riches, et c’est à cette époque qu’il écrivit sa célèbre phrase : « La patrie, foutre ! Les négociants n’en ont point ! » Il réclamait surtout la protection des pauvres contre l’inévitable oppression économique des riches : « Que la Convention ôte l’autorité aux riches, qu’elle protège les pauvres et qu’elle ne souffre pas plus longtemps que tous ses oeufs soient dans le même panier comme sous l’Ancien Régime. » La dénonciation de cette ploutocratie que la Révolution ne pouvait empêcher de se reconstituer portait juste. Elle toucha les Jacobins, et le 28 août, le club décida de se rendre à la Convention pour réclamer des mesures économiques rigoureuses. Lors de la discussion sur la pétition à présenter, Hébert contribua à faire aggraver le texte qu’avait d’abord proposé Royer : c’est lui qui finalement rédigea le texte qui fut présenté, qui réclamait la destitution des nobles de tous les emplois, l’épuration des états-majors, et surtout la création d’une armée révolutionnaire destinée à faire appliquer les décrets de réquisition.
Le 4 septembre, les manifestants envahirent l’Hôtel de Ville. A la suite de Chaumette, Hébert poussa au coup de force contre la Convention, lui assignant pour but essentiel la création de l’armée, et préconisant de faire suivre chaque colonne d’une guillotine ambulante. Le lendemain, il n’intervint pas : Chaumette mena seul les manifestants à l’Assemblée, où Robespierre, qui présidait, les reçut. On sait que l’Incorruptible, sans doute secondé par le procureur de la Commune, parvint à faire voter un compromis : la Convention n’adopta qu’une partie des propositions qu’Hébert avait contribuées à mettre en forme : elle créa l’armée révolutionnaire, mais rejeta le projet de guillotine ambulante et la destitution des nobles. Hébert se réjouit malgré tout de ces décisions. Il poussa dès lors à une action rapide et violente de l’armée révolutionnaire, et à un renforcement de la Terreur sanglante. Le Père Duchesne publia son « avis aux braves montagnards pour qu’ils s’occupent jour et nuit des subsistances et qu’ils fassent marcher promptement l’armée révolutionnaire avec la sainte guillotine qui fera miracle. »
Il réclama ensuite l’épuration des comités révolutionnaires : ceux-ci, véritables chevilles ouvrières de la Terreur, étaient l’objet d’un enjeu considérable. Ils constituaient une pomme de discorde entre les sections, la Commune et le Comité de Sûreté Générale : normalement inféodés à ce dernier, ils dépendaient dans la réalité plutôt des sections, qui en fournissaient massivement le personnel. Hébert, en voulant les faire épurer, cherchait sans doute à les faire basculer sous l’influence de la Commune. Sa manoeuvre réussit partiellement, les comités furent épurés au profit d’agents municipaux. En même temps, Hébert s’acharna sur Jacques Roux qui venait d’être emprisonné : le 13 septembre, il répliqua à une députation des Gravilliers, venus à la Commune réclamer la mise en liberté de leur porte-parole, par la liste des « crimes » de celui-ci : pillages, vols, violences diverses. Jacques Roux devait se suicider en février 1794, mais dès ce moment, les Enragés n’auraient plus guère de pouvoir ni d’influence. Hébert demeurait le principal journaliste d’extrême-gauche véritablement influent.
Il continua sa campagne anti-gouvernementale, surtout axée sur la conduite de la guerre. Proche de Bouchotte, il réclama contre les empiètements du Comité de Salut Public dans ce domaine : « Laissez faire aux ministres leur besogne, et ne souffrez pas que vos comités se mêlent de gouverner la république ; elle deviendrait bientôt la cour du Roi Pétaud si des avocats voulaient tracer des plans de campagnes et conduire des armées. » En effet, Robespierre, Barère et Couthon (les trois « avocats » du Comité de salut Public mis en cause) avaient fait voter le rappel des commissaires du pouvoir exécutif, agents de Bouchotte pour la plupart. Hébert appuya une pétition des Cordeliers, rédigée par Vincent, qui demandait le rapport du décret de rappel. Robespierre parvint à contrer la manoeuvre, et le rappel fut maintenu. Hébert s’en prit alors à la Convention elle-même, dont il dénonça les « Montagnards des nouvelles fabriques, qui jappaient comme des roquets, il y a quelques mois, au milieu des crapauds du marais »... Que la Convention expulse « les jean-foutres qui veulent remplacer les brissotins ».
En même temps, il poussait toujours à la Terreur à outrance : le mot avait été adopté par le gouvernement le 5 septembre, il s’agissait dès lors de le mettre en pratique. Lors de la discussion à la Commune à propos de la loi des suspects, il demanda que ceux-ci comprennent « non seulement les aristocrates décidés, mais aussi ceux qui n’ont rien fait pour la liberté. » Il réclama des mesures drastiques contre les milieux judiciaires : que soient déclarés suspects « les ci-devant robins, avocats, greffiers, procureurs. (...) Si vous ne donnez pas le coup de grâce à la robinaille, pas plus de liberté que de beurre, foutre. » Surtout, il s’en prit à Marie-Antoinette et aux Girondins. Il réclama que l’ancienne reine fût transférée au Temple pour prévenir tout risque d’évasion et que son procès commençât sur le champ. Lors du procès lui-même, il accepta la tache détestable de venir témoigner au Tribunal Révolutionnaire au sujet de la dénonciation d’inceste faite, dans des circonstances obscures, par le petit « Louis XVII ». S’il faut préciser à ce sujet qu’il n’eut sans doute pas l’initiative de cette affaire (il ne participa pas aux interrogatoires de l’enfant et ne signa pas les procès-verbaux), il n’hésita guère à s’en servir et à lui donner une publicité qui finalement se retourna contre lui. L’opinion fut choquée par l’ignominie de cette accusation, et Robespierre, lui-même écoeuré, et sans doute las des attaques contre le gouvernement sous prétexte de bellicisme, prit désormais le « Père Duchesne » dans son collimateur.
Lors du procès des Girondins, Hébert contribua à leur condamnation, non seulement par des attaques sanglantes contre les accusés, « ces scélérats qui sont déjà jugés par le peuple », et par son rôle de témoin à charge au procès, mais surtout en poussant à l’abrègement des débats : il réclama le 7 brumaire aux Jacobins l’envoi d’une députation à la Convention pour réclamer une sentence du Tribunal dans les vingt-quatre heures... Trois jours plus tard, le Père Duchesne proclama sa « grande joie (...) après avoir vu défiler la procession des brissotins, des Girondins et des rolandins pour aller jouer à la main chaude sur la place de la Révolution. » Il ne s’en contenta pas et réclama toujours plus : il fallait la mort d’Orléans, aimablement baptisé « Capet-Bordel », celle de Bailly, de Barnave et de tous les anciens Constituants... Les soixante-treize Girondins détenus devaient aussi passer au tribunal. Là encore, il n’obtint qu’une partie de ses réclamations...
Contre les Comités et
contre les Indulgents
A partir de novembre, la lutte contre le Comité de salut Public devint plus ouverte : Hébert soutint le mouvement déchristianisateur, avec prudence d’abord puis avec enthousiasme. « Par la vertu de sainte guillotine, nous voilà délivrés de la royauté. A ton tour, bougre de calotte ! Quel pacte infâme que celui du trône et de l’autel ! Ah, foutre, si le sans-culotte Jésus revenait sur terre, comme il serait content de voir tous les voleurs chassés du Temple, car il était l’ennemi juré des prêtres. (...) Les magots d’or et d’argent que nos grands-mères appelaient des saints sont enfin dénichés et arrivent par charretées à la Monnaie, pour être convertis en écus qui serviront à payer les frais de la guerre et à nous délivrer de la peste des rois et des prêtres. » Hébert ne prit pas parti, toutefois, en faveur de l’athéisme. S’il récusait la croyance dans les récompenses et châtiments éternels, (« Je ne crois pas plus à leur enfer et à leur paradis qu’à Jean-de-Vert... ») il se situait très loin, sur ce point, de Cloots ou de Fouché. Aussi, quand Robespierre donna un coup d’arrêt à la déchristianisation, et attaqua violemment les athées, Hébert recula-t-il sans trop de contradictions.
A la même époque s’ouvrait l’offensive Indulgente : Hébert s’en prit immédiatement à Chabot, Basire et Thuriot, ses premiers acteurs, les « trois jean-foutres qui ont déserté la montagne pour aller barboter avec les crapauds du marais afin de sauver le reste de la bande de cartouche-Brissot. » Chabot, Basire, Delaunay et Julien, les premiers députés d’affaire lancés dans l’Indulgence furent rapidement arrêtés, mais la guerre entre Indulgents et Hébertistes ne faisait que commencer. Bentabole, proche de Chabot, dénonça Hébert en l’accusant de calomnie, et Fabre tenta de le faire radier des Jacobins après l’arrestation de Vincent sous prétexte qu’il avait présenté le chef Cordelier à la société. A la parution des premiers numéros du Vieux Cordelier , Hébert ne répliqua pas immédiatement, sauf par des appels à l’alliance autour de la Convention : « On nous annonce de nouveaux coups de chien, des complots affreux contre la Convention. Eh bien foutre, c’est autour d’elle qu’il faut toujours se rallier. » Mais le retour de Collot d’Herbois de Lyon semble lui avoir rendu courage : il s’en prit rapidement à Danton et surtout à Desmoulins, « Maître Camille, bourriquet à longues oreilles, misérable intrigailleur qui ose s’appeler le vieux cordelier, le doyen des Jacobins... » Suivirent des charges contre « la nouvelle clique de modérés, de feuillants, d’aristocrates nommés phélipotins, soudoyés par l’Angleterre, pour remplacer les Brissotins et brouiller les cartes à la Convention en dénonçant les meilleurs patriotes. » Leur avocat ne valait pas mieux qu’eux « celui qui fut un pilier de tripots, l’avocat consultant de tous les talons rouges, qui défendit les complices de La Fayette et de Dumouriez... »
Dès lors, les deux pamphlétaires se livrèrent à une guerre à outrance. Dans le numéro 5 du Vieux Cordelier, Desmoulins accusa Hébert de recevoir des fonds du ministère de la guerre pour son journal : il produisait des pièces justificatives tirées des archives de la Trésorerie Nationale [3]. Hébert avait reçu 183 000 livres le 2 juin 93, 10 000 livres deux mois plus tard, et encore 60 000 en octobre. Il s’agissait de souscriptions du ministère de la guerre au Père Duchesne, en vue d’envois massifs du journal aux armées : la dernière somme correspondait à une commande de 600 000 exemplaires. Mais Desmoulins assurait que les journaux avaient en réalité coûté cinq fois moins, et qu’Hébert avait détourné le reste des sommes versées. Hébert se défendit aux Jacobins, et publia quelques jours plus tard une plaquette : J. R. Hébert, auteur du Père Duchesne, à Camille Desmoulins et compagnie. Il y donnait des « comptes » où il revendiquait des frais divers, malheureusement trop imprécis pour être vraiment utilisables [4]... Le vent parut alors tourner en sa faveur. Le Vieux Cordelier fut dénoncé, Fabre d’Églantine arrêté après la découverte du décret falsifié de liquidation de la Compagnie des Indes, Vincent et Ronsin libérés, faute de charges contre eux...
De la crise de ventôse à
l’échafaud
Hébert crut sans doute avoir gagné la partie, et reprit ses attaques et ses appels terroristes de plus belle. Il multiplia les violences verbales contre les marchands, allant jusqu’à demander l’arrestation et l’exécution de tous les bouchers et les marchands de vin. Une crise du ravitaillement parisien vint à ce moment-là renforcer son influence, et malgré le vote d’un nouveau maximum et celui, un peu improvisé, des décrets de ventôse, l’opinion populaire semble avoir penché en sa faveur. D’autant plus d’ailleurs que s’il regardait toujours la guillotine comme la « pierre philosophale » et flattait les tendances des sans-culottes à la violence, il réclamait en même temps des réformes sociales : « Tendez la main aux malheureux, assurez du travail à tous les citoyens, accordez des secours aux vieillards et aux infirmes, et pour couronner votre ouvrage, organisez promptement l’instruction publique. » Lorsque les Cordeliers se décidèrent en faveur d’une nouvelle insurrection, Hébert les suivit : le 14 ventôse, quand la déclaration des Droits fut voilée, il dénonça au club les « hommes qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires », les « hommes égarés » qui ont protégé les « endormeurs », une nouvelle faction qui « voulait anéantir les droits du peuple. » Il finit en prêchant ouvertement la révolte : «Quels sont les moyens de nous en délivrer ? L’insurrection. Oui, l’insurrection, et les Cordeliers ne seront pas les derniers à donner le signal qui doit frapper à mort les oppresseurs. » Il semble bien que la mise en oeuvre de l’insurrection ne soit jamais allée au-delà d’une ébauche, mais le contexte économique difficile, les doutes que suscitaient, assez légitimement d’ailleurs, Ronsin et son armée révolutionnaire parisienne, poussèrent les Comités à sacrifier le mouvement Cordelier. Collot d’Herbois tenta de le sauver en obtenant une rétractation de la part de ses chefs, mais il échoua. Hébert sentit le vent et essaya, un peu tard, de se justifier : les derniers numéros du Père Duchesne sont en partie consacrés à une tentative de ralliement des Jacobins. Toutefois, il ne renia pas son engagement contre les Comités et dans son dernier discours aux Cordeliers, il revenait encore à l’attaque contre les « modérés » et les « dilapidateurs ». Mais il se défendait, assez lâchement, d’avoir jamais « parlé contre Robespierre ». En quoi il se trompait sur l’origine du danger, car c’est Saint-Just qui emporta au Comité de Salut Public, puis à la Convention, le vote de son arrestation, et le rôle réel de l’Incorruptible dans la décision de liquider le mouvement Cordelier est difficile à définir.
Arrêté dans la nuit du 13 au 14 mars, Hébert fut présenté lors de son procès comme un contre-révolutionnaire, et le chef d’une « faction » stipendiée par l’Etranger pour détruire par l’outrance la Révolution. De tels chefs d’accusation sont bien peu vraisemblables, même si ses liens avec les milieux étrangers ne peuvent être entièrement niés. Les débats n’apportèrent pas de pièce à charge convaincante, et les témoignages ne paraissent pas avoir été très probants à cet égard [5]. Il fut néanmoins condamné à mort en même temps que les chefs Cordeliers et exécuté le 24 mars.
Hébert est un des personnages les plus ambigus de la Révolution : c’est incontestablement un authentique démagogue, qui flatta outrageusement les penchants populaires pour acquérir du pouvoir. On a souvent signalé la contradiction qui existait entre ses écrits, attribués à un homme du peuple fictif, et lui-même : il n’avait rien du Père Duchesne. Après avoir connu la misère dans sa jeunesse, il menait la vie d’un bourgeois aisé pendant la Révolution, et son existence n’avait aucunement la dureté de celle de Marat ou de Roux, ni l’austérité volontaire de celle de Robespierre. Ses liens avec les milieux d’affaire sont indéniables, ne serait-ce que par son mariage. Toutefois, on n’a jamais réussi à prouver qu’il se soit enrichi personnellement. Son ralliement tardif à un programme économique populaire (après la mort de Marat), l’évidente ambition qui commandait à ses attaques contre le gouvernement, peuvent conduire à le juger sévèrement, d’autant plus qu’aucun meneur n’eut peut-être autant de responsabilités que lui dans la « course à la Terreur ». Mais il serait sans doute injuste d’oublier qu’il aida souvent, malgré tout, le peuple à prendre conscience de ses droits et que le Père Duchesne sut parfois être, fût-ce indirectement, la voix des sans-voix de l’Histoire . Il ne faut peut-être pas non plus associer trop étroitement Hébert à ce qu’on appelle de façon assez approximative l’ « hébertisme », et à ce titre lui faire porter l’entière responsabilité des atrocités dont fut coupable le mouvement démagogique et militariste qui porte son nom. Sa collusion avec les milieux du ministère de la guerre est probable, et les distributions massives du Père Duchesne aux armées ne furent pas toujours bénéfiques. Mais il faut laisser à Hébert le rôle limité qui fut le sien, celui d’un pamphlétaire de grand talent, ni plus ni moins.
[1] C’est-à-dire d’un appel solennel à la dénonciation, lu au prône par le curé, qui obligeait les fidèles à dénoncer le coupable s’ils le connaissaient, sous peine de censure ecclésiastique. C’était une pratique courante sous l’Ancien Régime.
[2] C’était une femme, Madame Dubois.
[3] Où il les avait obtenues d’un ami de Robespierre, Aigoin, ce qui laisse penser que la dénonciation était peut-être une « commande » de l’Incorruptible lui-même.
[4] Il reconnaissait avoir vendu au ministère 900 000 numéros, à 2 sous pièces. Mais il niait avoir triché sur le prix, rappelant ses dépenses « pour achat de presses et de caractères, les papiers, les frais journaliers, les dépenses de bois et de chandelle, la paie de dix ouvriers, les gratifications de nuit, une augmentation de loyer. »
[5] Le procès dit « des Hébertistes » pose des problèmes d’interprétation très complexes : le contenu réel des débats ne peut être reconstitué entièrement de façon solide, car on en possède deux relations (celle, officielle, de Nicolas et celle officieuse de Caillot), toutes deux incomplètes et sur beaucoup de points contradictoires.
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Notice écrite par Claudine Cavalier |
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© Philippe Royet 1996-2007 |