Marie-Joseph CHALIER (1747-1793)
[42 ans en 1789]

Beaulard 1747, Lyon 1793

Chalier, l’un des personnages les plus étranges et les plus difficiles à cerner qu’ait vu passer la Révolution, a suscité davantage le lyrisme que l’analyse historique, bien qu’il en existe une biographie récente, malheureusement très médiocre (1). Les épisodes de sa vie retenus par la légende, les harangues sanguinaires au pied de la guillotine, le crucifix piétiné, la fin édifiante, ne sont pas forcément les plus significatifs de son action révolutionnaire.

Admirable soutien des pauvres, politique volontariste et souvent inspiré, mais aussi terroriste en paroles avant la Terreur, infatigable apôtre de la dénonciation et de la violence, mystique de la guillotine et martyr de la cause du peuple, il fascina les romantiques par son mélange de générosité et d’outrance :  les images qu’ont tracé du grand révolutionnaire lyonnais  Lamartine, puis Michelet, ont contribué à façonner la silhouette, inoubliable mais incertaine, du « fanatique de l’impossible » ou du « Centaure », mi homme mi bête, de la « Chimère, monstre à la fois cruel et sensible, tendre et furieux ». L’analyse psychologique fournie par Michelet a beaucoup vieilli, même si le génie de l’écrivain rend encore extraordinairement vivante son évocation de Chalier. C’est en réalité Jaurès qui, le premier a su mettre en lumière la dimension proprement politique du personnage, et l’importance de son action « pré-terroriste » à Lyon, notamment en matière économique et sociale.

Chalier était le fils du notaire du village de Beaulard, en Piémont-Sardaigne ; sa famille était d’origine dauphinoise, le grand-père de Chalier avait été notaire du roi à Briançon.

Chalier fit des études à Lyon, chez les Dominicains, puis se consacra un temps à l’enseignement : il aurait été maître élémentaire au collège de Charly, sans que le fait soit assuré, puis précepteur. Il semble toutefois s’être assez vite tourné vers le commerce. Représentant en soieries pour le compte de la maison Muguet, il voyagea en Italie, en Espagne et au Levant jusqu’à la Révolution. Selon ses propres dires, c’est à cette époque qu’il acquit, par l’expérience tirée de ses voyages, un point de vue pessimiste sur la royauté et des opinions politiques radicales : « Partout j’avais vu, observé et réfléchi sur le despotisme et les abus en tout genre. Au levant, en Italie, à Naples, à Rome, à Florence, à Gênes, à Madrid, partout je voyais le peuple opprimé, et lorsque je me rappelais par la lecture des livres les beaux jours d’Athènes et de Rome, la comparaison était effroyable. » Cet observateur critique, qui ne craignait pas de faire entendre ses opinions, n’était pas apprécié des pouvoirs en place : en 1783, la reine Maria du Portugal le fit chasser de Lisbonne.

Dès avant 89, il avait suivi de près la politique française et manifestait fortement dans ses lettres sa réprobation à l’égard des aristocrates et de leurs tentatives de préserver leur statut. La requête des princes du sang à Louis XVI, en 1787, sur la question des privilèges, lui inspirait ces paroles déjà caractéristiques de ses sentiments : « Ils ont fait là une cacade et se sont déshonorés aux yeux de toute la Nation. (2) » Elu notable de Lyon en avril 89, il démissionna de son poste l’année suivante : ses voyages commerciaux lui interdisaient toute implication efficace dans la vie politique lyonnaise. Très sensible, dès cette époque, à la misère des couches populaires (3), il avait accueilli la Révolution avec enthousiasme, et il essayait de diffuser les idées révolutionnaires autour de lui (4) : en 1790, il fut chassé de Naples, puis de Malte à cause de cet activisme. Il rentra en France, monta à Paris où il se lia avec Marat, Fauchet et Robespierre. Il acheta des fragments de pierres de la Bastille, un prétendu morceau d’un vêtement de Mirabeau (5). Assidu aux séances de l’Assemblée, il se forgea en peu de temps une mentalité révolutionnaire très radicale. Il devint l’ami de Loustalot, le rédacteur inspiré des premiers numéros des Révolutions de Paris. Comme un jour, accablé par la vue de la misère et le sentiment de son impuissance, il s’écriait : « Je veux me tuer, je ne supporte plus l’excès des misères de l’homme ! », Loustalot lui répondit : « Vivez, servez l’humanité. » Ce mot aurait décidé de la carrière révolutionnaire de Chalier...

Avant de décrire l’activité de Chalier à Lyon, il est important de signaler un grave problème de sources : il a très peu écrit, et de ce peu presque tout est perdu (6). Son activisme était oral, dans les clubs et surtout dans les rues. Nous ne connaissons ses harangues, qui effarèrent leurs auditeurs bourgeois ou nobles par leur violence et leur lyrisme exalté, en même temps qu’elle soulevaient les ouvriers par leur générosité, que par des reconstitutions élaborées la plupart du temps par ses adversaires (7). Néanmoins les quelques textes subsistants permettent de contrôler partiellement les reconstitutions quant au ton et au contenu. 

Lorsque Chalier revint à Lyon, il s’inscrivit au Club Central des Jacobins et fit partie de la municipalité. Proche des Girondins, favorable à Roland, il se révéla très bon administrateur ;  toutefois un scandale survint, suite à une visite domiciliaire mal motivée de sa part : les victimes portèrent plainte et le directoire du département suspendit Chalier pour faute. Il fallut une enquête et deux rapport (rédigés respectivement par Fauchet et Thévenin) à l’Assemblée Nationale pour le réintégrer dans ses fonctions. En mai 1792, il fut élu président du tribunal de commerce de la ville. Plein d’ambition en matière sociale, il se fit remarquer par des vues audacieuses sur l’impôt. Il souhaitait que celui-ci repose essentiellement sur les couches les plus riches, ce qui contribua à lui aliéner la bourgeoisie commerçante. Chalier se sépara peu à peu de la Gironde, et milita de plus en plus ardemment contre les riches. Aussi lorsque eurent lieu les élections à la Convention, en septembre 92, parvint-il avec l’aide des clubs à faire élire deux députés d’origine populaire, Cusset et Pointe : le second, originaire de Saint-Étienne, était l’un des deux ouvriers qui siégèrent à l’Assemblée. Mais lorsqu’en novembre Chalier se présenta aux élections municipales, les modérés lyonnais s’associèrent aux Feuillants pour faire élire contre lui un « rolandin », Nivière-Chol, qui était en réalité en réalité un royaliste déguisé. Toutefois l’un des proches de Chalier, Laussel, fut élu procureur de la Commune, tandis que lui-même se retrouvait à la présidence du tribunal de district, ce qui lui assurait une vaste audience populaire. Entouré de cette façon, le maire ne put guère agir librement. Chalier de son côté fit campagne pour la mort du roi ; c’est à cette occasion qu’il initia le genre d’activisme particulier qui frappa tant les esprits par sa violence outrancière et son caractère spectaculaire : il fit exposer une guillotine sur la place Bellecour, puis aux Terreaux,  tandis qu’il faisait circuler une pétition contre l’appel au peuple et réclamait la mort immédiate sans jugement. Des tables, dressées dans les rues et aux carrefours, recueillaient les signatures et lui-même exhortait ses concitoyens au pied de la machine. Il ne dissociait pas cette cause de la question sociale : « Depuis trois mois, la Convention aurait dû débarrasser la terre d’un tel fardeau. Louis, étant encore en vie, est toujours à la tête de nos ennemis : pourquoi recourir à des juges ? Le tribunal qui doit le juger, c’est la foudre du peuple. Brutus ne s’arrêta point à faire le procès à César ; il le frappa de vingt coups de poignard. Avec le perfide et dernier Louis, s’évanouiraient toutes les conspirations contre la souveraineté nationale. Le peuple aura du pain, n’en doutons pas : le premier article de la loi que nos législateurs doivent faire sur les subsistances, c’est de prononcer la mort du tyran. » La pétition recueillit 40 215 signatures et fut envoyée à l’Assemblée.

Après la mort du roi, Chalier continua de plus belle ses exhortations à la violence. Il réclama à la municipalité des piques pour former un faisceau autour de l’arbre de la liberté, et l’institution d’un culte pour « rendre grâce aux dieux de la mort du tyran Capet ». Il organisa une cérémonie en l’honneur de Lepeletier de Saint-Fargeau. C’est sans doute à cette époque, si du moins il ne s’agit pas d’une légende, qu’il brisa publiquement un crucifix en s’écriant : « Le tyran des corps est brisé, il faut briser le tyran des âmes ! » Le 28 janvier, il convoqua la population place des Terreaux pour lui faire jurer « d’exterminer tout ce qui existait encore sous le nom d’aristocrates, de feuillantins, de modérés, d’égoïstes, d’agioteurs, d’accapareurs, d’usuriers, ainsi que la caste sacerdotale fanatique. » En même temps, il semble avoir mis en garde contre les dangers d’une violence indistincte. Il aurait déclaré : « Les aristocrates ne sont incorrigibles que parce que nous les négligeons trop. On parle de les guillotiner, c’est bientôt fait... Mais y a-t-il du bon sens à jeter le malade par la fenêtre pour s’exempter de le guérir ? » En février, il dirigea des perquisitions ordonnées par la municipalité, et le 5 février, trois cents personnes furent arrêtées, à l’insu du maire. Le lendemain, le Club Central vota, en toute illégalité, l’institution d’un « tribunal révolutionnaire », le premier de France, un mois avant celui de Paris... Chalier était, semble-t-il, le promoteur de la mesure : « Il est temps que le peuple punisse ses lâches ennemis. On en a arrêté un grand nombre la nuit dernière ; il en est encore que nous vous indiquerons ; il faut du sang ; il faut qu’une punition sévère détruise tout ce qui reste d’ennemis de l’égalité. Si nous n’employons pas les grands moyens, c’en est fait pour toujours de notre liberté. Il faut donc que le peuple nomme un tribunal de sans-culottes et que ce tribunal prononce sur le sort de tous les ennemis de l’égalité. Il sera composé de cent membres, et ses jugements rendus à la pluralité de cinquante et un seront exécutés à l’instant. Il faut que les têtes des royalistes tombent. » Proposa-t-il, en conclusion, un coup de force contre la Commune ? C’est possible, mais non prouvé. Or la situation sociale s’aggravait à Lyon, du fait de l’effondrement de l’industrie de  la soie, effondrement inévitable en temps de guerre et de fuite des capitaux ; pour se débarrasser de Chalier qui avait acquis une trop grande audience dans les milieux populaires et devenait dangereux en contexte de crise économique, Nivière-Chol fit courir le bruit qu’il préparait avec le Club Central un massacre, qu’une guillotine allait être montée sur le pont Morand... Il espérait ainsi affoler l’opinion et reprendre la maîtrise de la ville avec une politique répressive qui serait justifiée par ce prétendu complot. Mais il ne put fournir de preuves, et le 9 février, il dut démissionner ; Chalier prit provisoirement sa place à la mairie, de façon illégale : il s’occupa aussitôt de réorganiser l’approvisionnement de la ville en faveur des plus pauvres, d’ordonner des visites domiciliaires et de mettre en place son tribunal révolutionnaire, qui ne prononça d’ailleurs aucune condamnation. La réaction bourgeoise fut rapide, et Chalier fut chassé de la mairie, tandis que les sociétés populaires étaient fermées et les locaux des clubs dévastés par des émeutiers. Dès le 18 février, Nivière-Chol fut triomphalement réélu. Chalier en appela à la Convention : « Une conspiration épouvantable a éclaté hier soir en cette ville, au sujet de la réélection de Nivière-Chol à la place de maire. L’aristocratie, pour le soutenir, a levé audacieusement la tête... » Suivait le récit des émeutes contre les clubs et spécialement le Club Central, dont les meubles et les archives avaient été brûlés sur la place des Brotteaux par une foule « de tous les gens comme il faut, dames à pelisses et à grands manteaux, muscadins, contre-révolutionnaires, émigrés... » La Convention, suite à d’autres plaintes, dépêcha trois représentants en mission pour apaiser les « troubles de Lyon » : Basire, Rovère et Legendre, montagnards, soutinrent Chalier et lui permirent de reprendre le pouvoir en favorisant l’élection d’un nouveau maire, Bertrand, favorable à ses idées ;  la nouvelle municipalité jacobine  organisa dès lors un gouvernement révolutionnaire local, plusieurs mois avant celui de Paris. Un impôt sur les riches fut voté, les assignats furent hypothéqués sur les propriétés foncières et mobilières ; la taxation des denrées fut votée, la recension générale des récoltes et leur réquisition mises en oeuvre : « Le blé, étant une partie inhérente à l’existence de l’espèce humaine, le cultivateur qui le récolte n’est que le fermier de tous, et tout ce qui excède sa propriété, c’est-à-dire les subsistances qui assurent son existence, est un dépôt sacré qui appartient à tous les individus en lui accordant un juste et préalable indemnité... » proclamait une adresse de la municipalité ; en avril, un Comité de Salut Public fut nommé, et le 14 mai, une « armée révolutionnaire » levée de 6400 hommes, pour faire appliquer la loi sur le maximum et dont deux bataillons devaient partir en Vendée. Mais Chalier ne put se maintenir : fin mai, le bruit courut de nouveau qu’il était en réalité un royaliste déguisé qui mettait Lyon à feu et à sang pour faciliter l’invasion étrangère. Le 29 mai, les sections, de tendance girondine, se soulevèrent contre la municipalité avec l’appui du directoire de département. Après une journée de combats, l’Hôtel de ville fut pris et les municipaux arrêtés. Chalier fut jeté en prison. Accusé de façon absurde de complot royaliste, il se défendit en écrivant à la Convention pour se justifier et réclamer d’être jugé à Paris. L’Assemblée réagit, quoiqu’assez lentement : elle chargea Lindet de mener une enquête sur place. Le 21 juin, l’affaire fut débattue à la Convention, qui face à un rapport favorable à la municipalité lyonnaise, décréta la suspension des poursuites contre Chalier et ses proches, et prit sous sa sauvegarde « les personnes arrêtées à Lyon dans les derniers troubles qui ont eu lieu. » Mais les nouveaux maîtres de Lyon rejetèrent le décret, conduisant la ville à la sécession ouverte. Chalier fut jugé et condamné à mort le 15 juillet. Le prêtre qui l’assista, et qu’il ne semble pas avoir repoussé, a rapporté ses dernières paroles : « Je donne mon âme à l’Eternel, mon cœur aux patriotes et mon corps aux scélérats. Je n’ai qu’une seule grâce à demander au peuple de Lyon, c’est que je sois la seule victime et qu’il pardonne à tous les autre. »

Malgré la tentative récente de Georges Eynard, qui s’efforce davantage malgré ses protestations d’impartialité de ridiculiser son personnage ou de le jauger sur des critères actuels que de le comprendre, une bonne biographie de Chalier resterait à écrire. L’homme est trop complexe pour pouvoir faire l’objet d’un jugement rapide : on a souvent mis en lumière les contradictions de son action et les bizarreries de sa personnalité. Sans doute faut-il souligner que sa légendaire violence fut purement verbale : les seules exactions qu’on peut lui reprocher furent une visite domiciliaire abusive et le soutien apporté à des arrestation arbitraires en février 93. Les mesures prises par la municipalité des « amis de Chalier » au printemps 93 furent purement économiques, et d’ailleurs remarquables de cohérence et de lucidité. Aurait-il approuvé des exécutions de masse ? C’est possible, il était favorable à un Tribunal Révolutionnaire et à des procédures d’exceptions. Il faut toutefois rappeler (on le sait par un texte de sa main) qu’il avait réclamé l’abolition de la peine de mort, et qu’il fut toujours opposé à des massacres. Comment, par ailleurs, interpréter son fameux, mais finalement mal documenté, « mysticisme » mi-chrétien, mi révolutionnaire ? Chalier était-il, comme on l’a beaucoup écrit, atteint de troubles mentaux qui justifieraient l’apparente incohérence existant entre ses capacités d’administrateur lucide et de magistrat pondéré, que nul ne peut nier, et la violence désordonnée, haletante de ses exhortations au peuple lyonnais ? La question peut et doit être posée, mais nécessiterait davantage que quelques phrases péremptoires. Autant de zones encore obscures autour de ce personnage fascinant et touchant, mal dégagé de la légende et qui mériterait largement de l’être.


[1] EYNARD G., Joseph Chalier, Bourreau ou martyr, 1747-1793, Lyon, 1987
[2] Extrait d’une lettre de 1788 à MM. Pernot et Détourbet, citée par E. Herriot, Lyon n’est plus, I, p. 129.
[3] Les fragments réservés de sa correspondance ne laissent aucun doute à cet égard.
[4] Ses écrits de cette époque sont perdus. Il y préconisait la vente des biens de l’Eglise et la fonte de ses trésors en faveur des pauvres.
[5] On a beaucoup glosé sur ce détail, d’autant plus que si l’on en croit des rumeurs tardives, il proposait aux passants de Lyon d’adorer ces débris comme des reliques. Il faut mieux voir là de la part de Chalier le sacrifice à une mode assez répandue à l’époque, sans plus.
[6] Eynard fournit une liste des textes conservés de Chalier aux pages 211-212 de son ouvrage.
[7] Les principales sont celles de l’abbé GUILLON, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de la ville de Lyon pendant la Révolution (1824). Guillon est un témoin direct, mais très hostile, puisqu’il était royaliste.



Notice écrite par Claudine Cavalier
Merci à M. Cyrille Rochas pour ses précisions
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