Jean-Baptiste CARRIER (1756-1794)
[33 ans en 1789]
Né en 1756 à Yolet (Cantal), mort à Paris en 1794
Carrier fait partie, aux côtés de Fouquier-Tinville, d’Hébert et de Jourdan dit « coupe-tête », du Panthéon sanglant de la Révolution, de l’ « enfer » terroriste où sont rangés, un peu pêle-mêle, tous ceux qui prirent part d’une façon ou d’une autre aux excès répressifs de la Ière République en guerre. Il est devenu difficile de faire la part de l’histoire dans la masse de textes écrits sur lui, au premier plan desquels brille, inoubliable mais partial et souvent erroné, le portrait tracé par Michelet au livre XVI de son Histoire de la révolution Française.
Il naquit en 1756 dans une famille de paysans du Cantal. « Laboureur », c’est-à-dire cultivateur assez aisé, son père lui fit donner une éducation soignée pour sa condition, au collège d’Aurillac : d’abord destiné au sacerdoce, il s’orienta finalement vers le droit. Clerc chez un procureur, il se distingua par un travail acharné, puis monta à Paris, en 1779, pour achever ses études. Il parvint à force de travail et d’économie à acheter une charge de procureur à Aurillac en 1785 ; honnête et rigoureux, d’une grande conscience professionnelle, il parvint à s’attacher une clientèle honorable quoique peu nombreuse. Dès cette époque toutefois, ses contemporains notèrent une tendance à l’enfermement, une âpreté de caractère et une violence de langage qui les déconcertaient. Un alcoolisme précoce, bien attesté, contribua également à dégrader son caractère et à l’isoler. Un enquêteur tardif déclarera, bien après sa mort : « On ne m’a relaté aucun fait de cruauté de lui pendant qu’il était procureur, mais pour le caractère taciturne et atrabilaire, la haine des nobles et l’amour du vin, la note a été unanime. »
La Révolution trouva en lui un adepte enthousiaste : il s’enrôla dans la Garde Nationale, participa à l’activité des clubs, sans parvenir à aucune fonction publique. Sa violence effrayait déjà bien des gens. Néanmoins la fuite du Roi, puis le 10 août, lui furent favorables. Il parvint à emporter l’élection à la Convention. Il ne fut guère actif à l’Assemblée, où il siégea sur la Montagne, vota la mort du Roi et soutint la création du Tribunal Révolutionnaire. Ses interventions firent malgré tout sensation, en partie à cause de son physique particulier : Fréron a laissé de Carrier un portrait célèbre : « « Ce monstre est d’une taille assez avantageuse. Il est presque tout en jambes et en bras. Il a le dos voûté, le visage oblong et d’un caractère très prononcé. Son nez aquilin rend encore son regard plus affreux ; son teint est d’un brun cuivre ; il est maigre et nerveux. (...) Quand il est à la tribune et un peu animé, il semble tirer son discours de ses entrailles déchirées, prononçant les R comme un tigre qui gronde [1]. »
C’est au cours de ses missions qu’il se distingua. D’abord envoyé en Normandie en juillet 93, pour lutter contre l’insurrection fédéraliste, il se rendit ensuite à Nantes avec pour mission expresse d’écraser le soulèvement royaliste dans la ville.
La mission de Carrier à Nantes fait partie des heures les plus noires de l’histoire de la Terreur. Il n’est toutefois pas facile de situer les responsabilités exactes de Carrier dans les massacres qui endeuillèrent la ville. Lié à la tendance « hébertiste », membre du Club des Cordeliers, il était de toute façon favorables aux violences. Dès son arrivée, le 23 octobre, il prononça un discours incendiaire devant la Commission départementale : « Vous passez votre temps en délibérations futiles, tandis que vous devez agir ; vous discutez et le peuple souffre. Quoi ! des riches égoïstes, des spéculateurs avides, des vampires qui ont sucé le sang du peuple jouissent tranquillement de leurs rapines, des immenses provisions qu’ils ont faites, tandis que le peuple, dont le travail fait leur fortune, manque des objets les plus nécessaires ! Citoyens administrateurs ! Ordonnez que la loi du maximum soit exécutée demain. Que la hache enfonce les magasins qu’on refusera d’ouvrir, que le peuple, la loi à la main, s’approvisionne librement ! » C’était une profession de foi hébertiste.
La situation à Nantes était catastrophique : outre que le danger d’invasion par les royalistes et de débarquement anglais n’était pas conjuré, le ravitaillement était devenu presque impossible. Surtout, l’afflux des prisonniers fait au cours de la guerre et des réfugiés posait des problèmes insolubles. Les épidémies faisaient des ravages dans les prisons. S’y ajoutait la crainte continuelle de soulèvements ou de complots parmi les milliers de royalistes assemblés. Le Comité de Salut Public avait donné à Carrier des ordres explicites de violence : Hérault de Séchelles lui avait écrit de « purger la ville », car les Anglais allaient débarquer... Dans le contexte de peur, de maladie et de quasi folie qui pesait sur Nantes, Carrier appliqua ces ordres littéralement, c’est-à-dire de façon insensée : il fit fusiller sans jugement des dizaines de prisonniers, puis poussa le Tribunal Révolutionnaire local à la férocité, sans trop de succès heureusement : le Tribunal acquitta cinq cent cinquante personnes et ne prononça « que » deux-cent soixante treize condamnations à mort.
Carrier eut aussi à s’occuper des deux commissions militaires qui jugeaient les vendéens rebelles pris les armes à la main. L’une d’elle, la commission Lenoir, prononça deux cent cinquante condamnations à mort (sur six cent cinquante cas). La seconde, la commission Bignon, en prononça trois mille : toutefois il serait injuste de faire porter à Carrier la responsabilité entière de ces massacres, car une grand partie des condamnations furent prononcées après son départ.
Mais ces moyens déjà terribles ne suffirent pas à Carrier : les prisons débordant, il autorisa le recours à des barges pour transporter des prisonniers... S’il n’existe aucune preuve qu’il ait personnellement ordonné des noyades de masse dans la Loire à partir de ces barges, il est certain qu’il approuva le fait lorsqu’il le connut. Il signale dans sa correspondance avec le Comité de Salut Public quatre noyades collectives (les 18 novembre, 6, 10 et 22 décembre), qui tuèrent successivement cinquante, cinquante-trois, cinquante-huit et trois-cent soixante prêtres réfractaires. En tout quatre-cent soixante cinq victimes.
Les violences verbales de Carrier, ses outrances, ses inconséquences ont été rapportées par de nombreux témoins. Il semble qu’elles aient été exagérées par la légende noire, mais il est hors de doute qu’il fut dépassé par sa mission et prit parfois des décisions criminelles. Son alcoolisme, des troubles nerveux aggravèrent un état de santé déjà très délabré, difficilement compatible avec l’immense activité et la sûreté de jugement que réclamait sa position. Il est juste sans doute de rappeler qu’en même temps qu’il poussait à la répression à outrance tout en couvrant des crimes abominables, il prit également des mesures très efficaces pour ravitailler Nantes et lui épargner la famine [2].
Son autoritarisme excessif, ses tentatives pour étouffer toute opposition (il avait fermé la Société Populaire), l’horreur que suscitaient les massacres lui créèrent de nombreux adversaires, qui le dénoncèrent au gouvernement. On l’accusa de mener grand train, de s’entourer de femmes de la haute société nantaise et d’organiser des orgies. Robespierre, inquiet des plaintes reçues, dépêcha spécialement à Nantes un de ses proches, Jullien de Paris. Celui-ci enquêta et confirma par lettre toutes les accusations faites contre Carrier, y compris celle de dépravation, le qualifiant de « Sardanapale de Nantes » ; à la demande de Robespierre, il avait interrogé le proconsul sur la réalité des noyades de prêtres, auxquelles l’Incorruptible semble n’avoir d’abord pas voulu croire. Carrier lui avait confirmé le fait, allant jusqu’à s’en vanter : « Il m’a dit à moi-même qu’on ne révolutionnait que par de semblables mesures, et il a traité d’imbécile Prieur qui ne savait qu’enfermer les suspects. » L’Incorruptible rédigea l’ordre de rappel de Carrier le jour même où il reçut la lettre de Jullien, le 6 février 1794.
De retour à Paris, Carrier ne fut pas inquiété immédiatement. Il avait toutefois de bonnes raison de penser qu’il lui faudrait rendre des comptes à Robespierre, et il rejoignit l’opposition hébertiste : il prit une part importante à la journée du 14 ventôse, où les Cordeliers voilèrent le tableau de la déclaration des Droits de l’Homme. Il prêcha ouvertement l’insurrection, dénonçant comme un trahison la tendance à l’apaisement du gouvernement. « J’ai été effrayé, s’écria-t-il, en arrivant à la Convention, des nouveaux visages que j’ai aperçus à la Montagne, des propos qui se tiennent à l’oreille. On voudrait, je le vois, je le sens, faire rétrograder la Révolution. On s’apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi (...) Les monstres ! Ils veulent briser les échafauds ! Mais citoyens, ne l’oublions jamais, ceux-là seuls ne veulent point de guillotine qui sentent qu’ils sont dignes de la guillotine. Cordeliers ! Vous voulez faire un journal maratiste ; j’applaudis à votre idée et à votre entreprise ; mais cette digue contre les efforts de ceux qui veulent tuer la république est de bien faible résistance ; l’insurrection, voilà ce que vous devez opposer aux scélérats ! » Néanmoins il ne fut pas arrêté avec les chefs Cordeliers. Il se rallia ensuite aux adversaires de Robespierre en Thermidor, et il passe pour avoir fait partie des députés qui insultèrent l’Incorruptible et ses proches au départ des charrettes qui les conduisaient à la mort. Mais il se retourna très vite contre les thermidoriens, ce qui lui coûta la vie. Lorsqu’on jugea les membres du Comité Révolutionnaire de Nantes, le Tribunal réclama sa mise en accusation. Ses agissements à Nantes furent soumis à enquête, et sur le rapport de Gilbert Romme, il fut arrêté et déféré au Tribunal, bien qu’il eût tenté de se défendre devant la Convention. Son procès, indispensable et légitime, fut injuste dans sa forme : toutes les atrocités commises à Nantes lui furent indistinctement attribuées ; bien qu’il fût malade, sa défense fut très digne, et il sut rappeler à ses juges combien ils étaient compromis avec lui dans les pratiques de la Terreur. Condamné à mort, il fit preuve d’un grand courage.
[1] Ce trait caractéristique provenait de l’accent auvergnat marqué de Carrier : il est également souvent noté chez un autre Auvergnat célèbre, Couthon, avec la même comparaison.
[2] Il existe une étude excellente sur la mission de Carrier, celle de GASTON-MARTIN, Carrier et sa mission à Nantes (1924), qui fait très objectivement le point sur l’activité de Carrier et sa responsabilité réelle dans les horreurs de la répression.
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Notice écrite par Claudine Cavalier |
© Philippe Royet 1996-2007 |