Lazare Nicolas Marguerite CARNOT (1753-1823)
[36 ans en 1789]

Carnot

Il est né à Nolay, dans la Côte-d'Or, le 13 mai 1753.

Il entre à 16 ans à l'école préparatoire de l'artillerie et du génie tenue par Longpré à Paris, puis deux ans plus tard, en 1771, grâce à l'appui du duc d'Aumont, dont son père est le bailli, à l'école du génie de Mézières. Il y connaît Monge, qui est son professeur.

Il en sort lieutenant ingénieur militaire, se retrouve en garnison dans les places fortes du nord du pays (Calais, Cherbourg, Béthune), où il ne connaît pas d'avancement notable, sans-doute à cause de sa mauvaise mine à jouer les complaisants dans un monde de privilèges et de distinction sociales qui lui est fermé par sa naissance modeste. Intéressé par la littérature et la poésie, il entre en 1780 à la Société des Rosati, à Arras, peu après à l'Académie de Dijon qui le couronne pour son Éloge du maréchal de Vauban, puis en 1787 à l'académie d'Arras, présidée alors par Robespierre. 

Il se lance dans la Révolution, tôt, dès sa mise en liberté de la prison de Béthune où une tentative de mariage avec une aristocrate l'avait (é)conduit ;  la révolution, donc, d'abord dans le nord, où il fréquente les milieux révolutionnaires de Saint-Omer ; puis il est un temps président de la Société des amis de la Constitution d'Aire-sur-la-Lys, société affiliée à la Société mère des Jacobins de Paris. Il se présente ensuite aux élections à l'Assemblée législative, où il est élu neuvième membre sur douze de la députation du Pas-de-Calais, avec son frère Carnot-Feulint, capitaine du génie et administrateur du département, élu premier député.

Absent du club des Jacobins, il réserve sa déjà intense activité aux travaux de la Législative, il y siège à gauche et s'occupe de l'Instruction publique, de la diplomatie et du comité de la guerre ; il y combat notamment dans ce dernier le projet de sévérité de Narbonne, arguant que l'obéissance passive ne peut être exigée qu'en face de l'ennemi.

Il est au camp de Soissons, avec Gasparin et Lacombe Saint-Michel pour s'occuper du manque d'approvisionnement, d'armes et d'habillement des fédérés lorsque le seconde révolution éclate, celle du 10 août 1792. Il s'y rallie et part avec Coustard et Prieur pour faire connaître aux armées la nouvelle donne politique. Il le fait avec un certain talent, obtient l'adhésion de Biron, mais doit suspendre Rouget-de-Lisle pour insoumission.

Il siège à la Convention avec les Montagnards, envoyé comme deuxième député sur la liste du Pas-de-Calais. Il appuie avec eux les propositions d'assistance aux pauvres et la progressivité de l'impôt. Ses compétences aux armées le renvoient aux frontières ; et effectivement, il lui faut, avec le soutien de Garrau et de Lamarque, à peine quelques semaines pour monter une sérieuse armée de quarante mille hommes pouvant parer une éventuelle attaque espagnole. Un arrêté les rappellera à Paris pour avoir attribué une trop forte paie aux soldats.

Pendant le procès du roi, il se prononce pour le parti de l'intransigeance : la culpabilité puis la condamnation à mort, sans appel.

Et c'est encore les missions aux armées. Il s'y trouve épouser les positions expansionnistes girondines. C'est sur son rapport que Bruxelles et Louvain sont annexés, le 1er et 8 mars 1793. 

Ferme et vaillant levier de la levée en masse de 300 000 hommes décrétée par la Convention, il se trouve dans le nord lorsqu'il faut faire face à la trahison de Dumouriez. Envoyé à la rencontre du général pour le ramener à la raison avec l'aide de Camus, Lamarque et Bancal, il n'y arrive pas à temps, et évite ainsi le tragique sort de ses collègues livrés à l'ennemi ; garant de l'autorité de la convention, casseur des administrations rebelles, il échappe aussi à Miaczynski, porteur d'ordres du général traître pour le capturer à Lille avec un autre représentant (Lesage).

Dumouriez, défait, émigre ; la Convention maintient Carnot en place ; à sa charge avec Duquesnoy de réorganiser l'armée de Dumouriez. Il la trouve indisciplinée, s'emploie pour en réformer les coutumes sans ménager ses efforts : charge en personne le fusil à la main pendant la prise de Furnes, s'oppose tout ce qu'il peut aux pillages des soldats de la République, fait restituer des biens volés et menace, avec un succès relatif, de faire passer par les armes quiconque se livrerait à de nouveaux pillages.

Ses succès, son énergie, ses compétences lui valent d'entrer au "grand" Comité de Salut Public, le 14 août 1793. Il s'y occupe des affaires militaires avec les soutiens de Lindet et Prieur de la Côte-d'Or, se réservant quelques incursions dans les orientations politiques générales. Dans l'organisation militaire, il y a de quoi faire : ce sont presque un million d'hommes qu'il faut habiller, armer, nourrir, mettre en branle, rassurer, galvaniser, encadrer. Il le fait avec un brio certain, mettant en place une politique industrielle à la mesure de la tâche.... depuis Paris où il se montre précis, rigoureux, rapide, mais aussi encore sur place, à Wattignies, par exemple, où il mène courageusement la charge avec Jourdan en octobre 1793 !

Il tâche de régler l'attitude des soldats et de leurs chefs, ne veut pas entendre parler de démocratie directe dans l'armée, mais décourage les passe-droits et tient à l'égalité de tous les soldats devant la République. Kuscinski raconte un de ces traits qui peignent le caractère de cet homme sérieux : Garnier de Saintes ayant levé à Alençon un corps de cavalerie sous le nom de "Dragons de la Montagne" écrit au Comité pour avoir son accord ; c'est Carnot qui rédige la réponse : «... La Convention a proscrit toutes ces créations parasites qui croisent les opérations générales... Le nom particulier de Dragons de la Montagne est une sorte de distinction, et si un privilège semblable pouvait être accordé, ce devrait être au moins à des corps qui l'auraient mérité par quelque action brillante. Mais tandis que nos vieux corps, qui ont combattu avec valeur et constance pendant toute la campagne, ne sont distingués que par leurs numéros respectifs, un corps neuf sera seul honoré d'une qualification qui semble l'élever au-dessus des autres ! Il ne nous parait pas moins irrégulier que tu te sois réservé la nomination des places de l'état-major...»

Il tente de se montrer juste avec ses généraux, obtient des mises en liberté, se laisse convaincre, accepte l'idée qu'il peut s'être trompé, comme avec Hoche. C'est aussi un chef des armées intraitable pour les traîtres ou les faibles, un directeur ferme et insensible de la terrible pacification de la Vendée où il est l'appui de ses violents outils, et l'applicateur sur le terrain des discours de Barère.
En matière de tactique, l'admirateur de Vauban tient à l'utilisation des places fortes, en défense comme en attaque : il conçoit ces places fortes comme les solides alliés du temps gagné, qui permet la temporisation que réclame les mouvements d'armée de soutiens, qui ont elles à charge de faire la différence.

Sérieux, mais aussi ombrageux, c'est solidement campé sur l'estime qui lui est justement conférée qu'il tolère très mal les incursions des représentants en mission de l'aile robespierriste comme Saint-Just et Lebas. S'en suivront des disputes et des points de désaccord qui ne sont pas seul marqués du poids de l'orgueil contrarié ou de l'autorité mise en balance, mais qui tiennent à des différences importantes de conception de ce qu'est une armée révolutionnaire et de ce que sont ses objectifs, aussi de différends politiques graves qui portent aux armées les rancunes du bureau vert.

Carnot a-t-il déjà commencé son passage politique à droite avant Thermidor ? C'est peu admissible. Mais que les temps de l'unité sacrée des membres du Comité lui aient semblé moins nécessaires au printemps des victoires de l'armée française qu'à l'hiver précédent, cela ne fait guère de doute ; que Danton et la nouvelle loi de Prairial ait contrarié une nouvelle fois le conventionnel soucieux de l'idée de démocratie représentative, qu'encore les leçons et les sévérités de Saint-Just l'aient fatigué  jusqu'à lui en voler le prestige d'un Fleurus, que l'Être Suprême ait agressé le mathématicien amoureux de la Raison, ce sont des idées bien plus recevables.

Et de fait, Carnot applaudit des deux mains l'exécution de l'incorruptible et de ses partisans.

Nous passerons plus vite sur les suites de sa carrière. 

On le voit d'abord surnager dans la bourbe thermidorienne, être le seul membre du Comité de Salut Public renouvelé à rester en place (il n'en sortira que le 15 ventôse an III, 5 mars 1795.) C'est dans cette période que naîtra son surnom, des attaques des thermidoriens, au moment de signer son décret d'arrestation, du lucide député surtout, qui s'écrie : Oserez-vous porter la main sur celui qui a organisé la victoire dans les armées de la République ?

Fréron, Tallien, toute la clique dorée des nouveaux puissants voudra le faire tomber. Pour ses actes terroristes ? Allons. Nous parlons d'un Fréron, qui l'insulte en brumaire an III dans son journal "L'Orateur du Peuple" ressorti des presses de Thermidor. Il est vrai que Carnot s'était refusé de ré-intégrer le général Lapoype, le beau frère du petit Fréron ; il faudra que Carnot et Duquesnoy aillent chez lui le traiter de lâche et le menacer de coups de bâtons pour qu'il se taise enfin.

Carnot continue, même après sa sortie du Comité, à diriger en sous-main les opérations militaires, rédigeant jusqu'à vendémiaire an III, décrets et rapports, mais sans les signer. Défend un temps la mémoire du grand comité, prêchant l'idée de la responsabilité limitée dans les actes et les signatures, fournira à la demande des nouveaux parvenus l'état de ses biens qui témoignera d'une probité que la postérité ne lui désavouera jamais.

On retrouve Carnot au Conseil des Anciens en octobre 1795. Puis il devient directeur. 

Il est en 1796 franchement passé à droite : il participe au nettoyage de la conspiration de Babeuf, prépare une restauration monarchiste, se rallie à Bonaparte et propose ses services à Louis XVIII, sans tout renier de son passé ni oublier de le défendre : On le voit répondre à Chateaubriand dans le Censeur : Il est de toute fausseté que le système de l'émigration soit né du régime de la terreur ; le régime de la terreur, au contraire, naquit du système de l'émigration.

Il est ministre de l'Intérieur pendant les Cent jours.

Lazare Carnot meurt en exil à 70 ans, à Magdebourg.

Il laisse à la postérité une oeuvre scientifique "Géométrie de position (1803)" qui en fait avec Monge, un des créateurs de la géométrie moderne, il popularise par exemple la notation algébrique AB pour caractériser la "longueur" d'un segment [AB]. On lui doit également, entre autres, hors son oeuvre militaire sous la Révolution, d'importants efforts en matière d'éducation primaire et élémentaire sous le règne de Napoléon. 



Logo

© Philippe Royet 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794