Antoine Pierre Joseph BARNAVE (1761-1793)
[28 ans en 1789]

Barnave

Né à Grenoble le 21 septembre 1761, mort à Paris le 29 novembre 1793

La famille de Barnave appartenait à la vieille bourgeoisie protestante française en voie d’anoblissement : installé dans le Dauphiné depuis le début du XVIIIème siècle, son père y avait acquis une charge de procureur puis d’avocat consistorial (qui lui donnait la noblesse personnelle, non transmissible), avant de s’allier par mariage à une famille noble de la région.

D’abord éduqué à la maison par un précepteur et par son propre père, Barnave devint avocat à vingt ans et s’inscrivit au barreau de Grenoble. Très tôt intéressé par les questions politiques, il devint célèbre en prononçant, à vingt-deux ans, le discours de clôture de la session du Parlement de Grenoble sur un thème à la mode mais dangereux : De la nécessité de la division des pouvoirs dans le corps politique. Jeune, brillant, de bonne famille, il se tailla un succès considérable, entre scandale et admiration, auprès des milieux du droit dauphinois.

A partir de 1787, il prit une part importante au mouvement d’opposition à la réforme des Assemblées provinciales. Quoiqu’il soit toujours demeuré alors dans l’ombre de Mounier, c’est un pamphlet de sa plume (l’Esprit des Edits enregistrés militairement au Parlement de Grenoble le 10 mai 1788), diffusé le soir de la journée des Tuiles, qui concentra les revendications contre la tentative de « révolution royale ». Son rôle dans les assemblées de Grenoble et de Vizille lui gagna ensuite la célébrité au niveau national et l’élection aux Etats Généraux.

A la Constituante, il s’affirma vite comme une des meilleures voix du parti « patriote ». Partisan des mesures d’exception, donc de la Révolution active (il proposa la création d’une juridiction spécifique pour juger les crimes d’Etat, la formation de gardes nationales dans toute la France, la mise en place de municipalités élues, etc.), il n’en demeura pas moins toujours prudent dès qu’il s’agissait de la marge de manoeuvre à concéder au peuple.

Favorable à l’adoption d’une déclaration des Droits de l’homme et à une chambre unique, mais désireux d’assurer au roi une participation au pouvoir constituant par le biais du veto suspensif, Barnave parvint, durant l’été 89, à faire prévaloir son opinion sur celle des Monarchiens (qui voulaient le bicamérisme et le veto absolu) auprès du centre de l’Assemblée. Un bref moment, il parut incarner l’esprit même de la révolution bourgeoise par l’équilibre de sa pensée et la force de sa parole. Orateur brillant, capable de splendides improvisations sans jamais sacrifier la qualité intellectuelle du débat, il parvint même à surclasser Mirabeau au printemps 90 lors du débat sur le droit de paix et de guerre. Son élection à la présidence de l’Assemblée, en octobre 90, marque l’apogée de son influence. Celle-ci se développait aussi dans les clubs, spécialement chez les Amis de la Constitution, les futurs Jacobins, dont il rédigea le premier règlement en février 1790.

Mais la Révolution allait trop vite pour lui : les événements du printemps 91, la fuite du roi et l’émergence du républicanisme l’effrayèrent, et le conduisirent à s’inscrire dans une tentative conservatrice non seulement vouée à l’échec, mais qui devait lui coûter sa popularité. Le 15 juillet, il fit le choix de plaider à l’Assemblée la thèse de l’inviolabilité du roi fugitif ; le surlendemain, il déclencha la scission des Jacobins en quittant le club pour fonder, en compagnie de ses membres les plus conservateurs, la société rivale des Feuillants. Ses prises de positions lors du débat sur la révision de la Constitution achevèrent de le classer « à droite » : détesté par les « patriotes » de plus en plus influents, moqué par la presse (qui l’affubla du surnom de « Monsieur double-visage »), mis en échec sur le plan parlementaire à de nombreuses reprises, il tenta, comme d’autres avant lui, de se recycler dans le rôle difficile de conseiller occulte du couple royal... sans grand succès : il ne parvint jamais à rallier la Reine, qui fut sa principale interlocutrice, à ses idées en matière de monarchie constitutionnelle. L’anecdote qui veut qu’il soit tombé amoureux de Marie-Antoinette au cours du trajet de retour de Varennes (il avait été, avec Pétion et Latour-Maubourg, chargé de ramener la famille royale à Paris) est mal attestée et appartient davantage à la légende romantique qu’à l’histoire.

Après la séparation de la Constituante, Barnave demeura à Paris jusqu’en janvier 1792, puis rentra en Dauphiné, lassé de la politique, aigri par ses échecs et effrayé par le cours des événements qu’il ne pouvait plus enrayer. Il n’avait rien perdu pourtant de son intelligence et de sa lucidité, et profita de sa retraite pour entamer la rédaction d’une Introduction à la Révolution française où il offre l’une des plus brillantes analyses de l’époque sur le phénomène révolutionnaire. En repérant le mécanisme qui relie l’évolution politique des sociétés à leur évolution économique, il annonce les approches du siècle suivant, écrivant par exemple que « dès que les arts et le commerce commencent à pénétrer dans le peuple et créent un nouveau moyen de richesse au service de la classe laborieuse, il se prépare une révolution dans les lois politiques. Une nouvelle distribution de la richesse entraîne une nouvelle distribution du pouvoir. » Jaurès, admiratif, a vu dans ce passage et quelques autres semblables une anticipation de la théorie marxiste de l’histoire : il s’agit en tout cas d’une interprétation radicalement neuve de la marche des sociétés.

Le 10 août fut fatal à Barnave : on découvrit dans un secrétaire des Tuileries un Projet du comité des ministres, concerté avec MM. Alexandre de Lameth et Barnave, qui révélait ses contacts secrets avec la cour. Aussitôt arrêté, il demeura en prison dans sa région jusqu’en novembre 93. Plusieurs tentatives furent faites pour le sauver, mais son attachement à la royauté et son refus de reconnaître la légitimité du nouveau régime les empêchèrent d’aboutir. Lorsque Danton, qui l’admirait, lui écrivit que la Convention était prête à voter sa libération s’il la réclamait officiellement, il répondit avec noblesse : « Leur demander justice serait reconnaître la justice de leurs actes antérieurs, et ils ont fait périr le roi ». La Terreur entraîna finalement sa perte : il fut transféré à Paris pour être jugé par le Tribunal Révolutionnaire. Il assura lui-même sa défense avec courage et brio, mais en vain : condamné à mort, il fut guillotiné le 28 novembre.



Notice écrite par Claudine Cavalier
Logo

© Philippe Royet 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794