Bertrand BARÈRE de Vieuzac (1755-1841)
[34 ans en 1789]

Il est le fils d'un procureur assez aisé au Sénéchal de Bigorre. Il est déjà avocat à 20 ans et plaide avec réussite quelques affaires qui retiennent l'attention. C'est un homme de loi, mais aussi un amateur de lettres qui brille dans les académies provinciales, de Toulouse et de Montauban.
Il entre dans la Révolution comme député pour la sénéchaussée de Bigorre aux États Généraux en 1789 et ne laisse pas indifférent dans les salons mondains de la capitale. Pour Mme de Genlis, "Il était jeune, jouissant d'une bonne réputation, joignant à beaucoup d'esprit un caractère insinuant, un extérieur agréable et des manières à la fois nobles, douces et réservées. C'était le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacées dans le grand monde et à la Cour."
De fait, Barère sait plaire. Avocat, fin lettré, il donne dans le journalisme et dirige pendant toute la durée de la Constituante Le point du jour, journal sérieux et mesuré qui rend compte des travaux de l'assemblée nationale.
A la Constituante, il ne se signale pas par de violents discours et suit l'opinion majoritairement répandue favorable à la Monarchie constitutionnelle.
Il est ainsi sans-doute sincèrement ému par les jolies phrases vides de sentiments de Louis XVI lors de son discours du 4 février 1790 au Manège ("Il est temps que je m’associe plus intimement et d’une manière encore plus expresse et plus manifeste à l’exécution et à la réussite de tout ce que vous avez concerté pour l’avantage de la France"), lorsqu'on lui attribue cette envolée : Ah, quel bon roi ! Il faut lui élever une trône d’or et de diamants !
Il défend cependant l'importance de l'assemblée en s'opposant avec succès à la motion de Duport vouant à renforcer l'initiative des ministres : "... J'invoque, en finissant, la raison et les principes de ces braves députés des ci-devant communes, qui n'ont jamais dérivé du chemin de la justice et de la liberté ; j'invoque leur réunion contre un système perfide, qui tend à mettre tout le pouvoir et la force de la nation dans les mains du roi et des ministres, qui leur permet de dessécher à leur gré le trésor public, d'altérer par des lois fiscales la liberté civile, et de défavoriser les représentants du peuple, qu'on voudrait, je crois, transformer en assemblée des notables..." (27 août 1791)
On le trouve dans des comités très variés : comité des lettres de cachet, comité des domaines et de féodalité, comité de division. Au comité des domaines, c'est lui qui fait le rapport en faveur du retour dans leur bien des protestants fugitifs frappés par la révocation de l'édit de Nantes.
Franc-maçon, il est un temps secrétaire de la Société des Amis de la Vérité de Fauchet, et fréquente les Jacobins. Il est alors assez probablement favorable au parti d'Orléans. Lors de la scission des Jacobins, il rejoint les Feuillants, puis exprime, tardivement, en septembre, son vœu de voir la Société dissidente rejoindre le club jacobin.
A l'élection des députés de la Législative, frappé par le décret de non-rééligibilité, il rejoint son département qui le nomme juge au tribunal de cassation.... Il revient vite, siège à la convention comme député des Hautes-Pyrénées (septembre 1792) et prend place sur les bancs de la plaine. Encore que. On dispose d'une phrase de Chabot le signalant très vite nommément comme un ami du parti montagnard. Kuscinski décrit en ces termes son attitude politique au début de la Convention : "Dans les discussions auxquelles il prit part à ce moment, il eut pour méthode de frapper à droite et à gauche puis de tendre la perche aux uns et aux autres, croyant tenir ainsi la balance égale entre les partis."
Il rompt encore timidement avec cette science de l'équilibre, non pas quand il préside avec une imposante dignité la comparution du roi déchu devant l'assemblée, mais quand il prend très clairement parti contre Vergniaud et la Gironde, contre l'appel au peuple lors de la discussion sur le procès du roi (4 janvier 1793).
Ce discours, très
éloquent, brillant, convaincant, rassembleur, a
un grand retentissement.
"... Auriez-vous
la simplicité de croire que la sanction ou non sanction des assemblées
primaires puisse influer sur le jugement des puissances étrangères ? Dans leur
opinion, tout ce que vous faites est illégal.
Il est souvent mésestimé au profit des allocutions de Robespierre ou de Saint-Just qui se situaient dans un tout autre registre d'argumentation.
Cette indépendance de jugement est-elle alors le produit du sens de l'opportunisme politique qui lui est généralement prêté ? Ce n'est pas si sûr. Elle lui vaudra en tout cas de rentrer au premier Comité de Salut public en tant que centriste en avril 1793.
Ces détracteurs d'après Thermidor ont répandu à foison l'image d'un Barère indécrottable opportuniste girouette, suivant sans-cesse avec une hypocrite emphase le parti du plus fort.
Les deux mois suivant son admission comme secrétaire
au Comité de Salut public sont effectivement durs pour lui. La crise
Montagne-Gironde bat son plein. C'est une lutte à mort, dans laquelle Barère a
du mal à se positionner avec netteté. Il est violent contre le commandant général
de la force armée de Paris, Hanriot, et réclame sa tête ; puis le lendemain
de la chute des Girondins, vient lire l'adresse au peuple français au nom de l'Assemblée nationale : "
...Telle
a été cette journée : elle a inspiré un instant des inquiétudes ; mais tous
ses résultats ont été heureux ; elle a présenté l'étonnant spectacle d'une
insurrection dans laquelle la vie et les propriétés ont été aussi sûrement
protégées que dans le meilleur ordre social.
Ainsi tous les événements profitent à la liberté : accélérons de
concert le moment de la consolider par une constitution républicaine : vos représentants
viennent de prendre l'engagement solennel de former, dans peu de jours, ce lien
indissoluble de tous les départements ; ils vous appellent à une réunion
fraternelle pour cette époque du 10 août, qui sera à jamais l'anniversaire de
la conquête de la liberté.
C'est là que vous promettrez d'abhorrer la royauté qui vous soumettrait à
l'oppression domestique, et le fédéralisme qui vous livrerait sans force à
des tyrans étrangers...."
Le 10 juillet 1793, quand le Comité de Salut public est renouvelé, Barère est le seul avec Lindet à y être reconduit. Il ne le quittera plus jusqu'au 1er septembre 1794.
Il fait partie de ce que l'historien Gainot nomme "les généralistes" du comité, c'est à dire qu'il s'occupe de tout, connaît tous les sujets. S'occupe des musées et bibliothèques, des beaux-arts, du théâtre, de l'unification de la langue française, comme de la constitution, des affaires étrangères, de la marine, et des affaires militaires.
C'est un travailleur infatigable, dur à la tâche, courageux, intelligent et précis. Prieur (de la Côte d'or) disait de lui : "Lorsque après de longues heures de débats, qui nous tenaient souvent une partie de la nuit, nos esprits fatigués ne pouvaient plus qu'avec peine se rappeler les circuits que les discussions avaient parcourues et perdaient de vue le point principal, Barère prenait la parole ; à la suite d'un résumé rapide et lumineux, il posait nettement la question, et nous n'avions plus qu'un mot à dire pour le résoudre." Ou encore M. H. Carnot : " Dès qu'un travail se présente, Barère est disposé à s'en charger. Il sait tout, il connaît tout, il est propre à tout. "
Il est le rapporteur officiel du comité auprès de
l'assemblée. Il sait y improviser avec un brio et une éloquence de grande
qualité. Cette attribution de rapporteur lui vaut de présenter des décrets
sévères, voire cruels, qui font dire de lui qu'il est "l'Anacréon de la guillotine"
(Alquier) ou
pour Michelet, "le menteur patenté du Comité de Salut Public".
Certains de ses rapports sont en effet d'une férocité
terrible : Ses discours sur la Vendée donnent plus ou moins carte blanche
aux auteurs des horreurs qui y seront perpétrés : « les brigands depuis
l’âge de 10 ans jusqu’à 66 sont en réquisition par la proclamation des
chefs. Les femmes sont en vedette. La population entière du pays révolté est
en rébellion et en armes. » (1er octobre 1793)
Il est aussi l'auteur du rapport sur l'interdiction de faire
des prisonniers anglais : « Quand la victoire vous présentera des Anglais,
frappez : il ne doit en revenir aucun, ni sur les terres liberticides de la
Grande-Bretagne, ni sur le sol libre de la France. Que les esclaves anglais périssent,
et l'Europe sera libre. » (7 prairial an II)
Cette férocité, ces rageuses déclamations lui valent la haine de tous les opposants de la politique montagnarde. Son allure restée amicale, mondaine, affable, souriante, choquent des esprits frappés par ce décalage avec la violence du contexte révolutionnaire.
Barère n'a pourtant pas laissé que ce souvenir de
terroriste sauvage. De nombreuses lettres de recours et de remerciements de
proscrits ou d'accusés sauvés par lui témoignent en contre
point de son humanité...
De son humanité seulement ?
Ce serait trop simple. Barère est un personnage très trouble. Le
dépouillement des papiers et correspondances privés de ses agents ou de ses
liaisons est sans pitié. Ne trouve t'on pas dans son entourage toute une clique
d'espions anglais d'importance : Madgett, Somers, Stone, Rose, etc. ? Ne
trouve-t-il pas le moyen de garantir la sécurité de certains de ceux-là
en s'y
impliquant personnellement et avec discrétion en pleine Terreur ? Que valent
ses furies oratoires contre les Anglais, ces tonnerres contre les Vendéens qui
d'un côté font le jeu des Anglais et de Pitt (Desmoulins, Lecointre), et de
l'autre, saignent la Révolution (Philippeaux) ? Où Barère trouve-t-il tant
d'argent pour s'offrir telle propriété à 600 000 livres ?
L'historien Olivier Blanc s'est penché sur le cas Barère et l'a étudié sur l'angle de la corruption présumée. Fournissant matière et analyse, on n'a du mal à ne pas le trouver convaincant.
Sortons de cette boue : Dans la multitude de ses discours, on en trouve également de très sociaux, comme celui sur les indigents : « Ce n'est pas assez pour le peuple d'abattre les factions, de saigner le commerce riche, de démolir les grandes fortunes ; ce n'est pas assez de renverser les hordes étrangères, de rappeler le règne de la justice et de la vertu, il faut encore faire disparaître, du sol de la République la servilité des premiers besoins, l'esclavage de la misère et cette trop hideuse inégalité parmi les hommes, qui fait que l'un a toute l'intempérance de la fortune, et l'autre toutes les angoisses du besoin. » (22 floréal an II)
Le rôle de rapporteur de Barère lui vaut encore de tenir l'assemblée au courant des résultats de ses armées. Se rendent célèbres alors, ces "carmagnoles", ces envolées lyriques et riches décrivant les victoires des troupes de la République, au son des applaudissements des députés. On sait l'importance que Barère accordait à cette tâche ; on sait qu'elle a pu offusquer un Saint-Just qui lui-même envoyé en mission aux frontières trouvait qu'on finissait par plus applaudir Barère que les soldats eux-mêmes et qui craignait que l'on césarise trop vite des généraux vainqueurs ; on sait aussi que les soldats loin d'être insensibles aux louanges de l'orateur marchaient à l'ennemi en criant "Barère à la tribune !", qu'un colonel au moment de conduire ses troupes à l'assaut d'une forteresse, les harangua ainsi : "Mes enfants, nous devons envoyer aujourd'hui Barère à la tribune !"
Tout cela lui valut des jalousies ; ces positions : des ennemis ; ses anciennes accointances : des rancœurs ; ses liaisons douteuses : des suspicions. Les hébertistes l'attaquèrent, eux, sur son manque de vigueur. Par deux fois au moins, Robespierre mit son autorité à le défendre (4 septembre 1793, 15 octobre 1793).
Au moment de la crise de Thermidor, Barère se veut conciliateur. Fervent défenseur des Comités, il veut soutenir et recréer une harmonie mise à mal par un an de travaux éreintants et de quasi-promiscuité entre pôles d'attraction politiques divergents. Il participe à la réunion des deux comités début thermidor, et se borne au lendemain du discours testament de Robespierre à préparer un discours demandant que l'on casse Hanriot.
Il ne fait pas de doute, et son rôle post-Thermidor en atteste, qu'il n'a en tête à cette époque que la préservation de l'unité d'un comité qui conduit le vaisseau de la Révolution et a sorti la France de toutes les tempêtes. Maintenant le veut-il pour le bien de la Révolution ? pour le cabinet de Saint-James ? pour son bien personnel ? Je ne reviendrai pas sur ces questions ; et de toutes façons, attaquer Robespierre et l'accuser de dictature depuis un siège du comité est une chose dangereuse et une bataille pas évidente à remporter. Barère le sait, et se rappelle du 31 mai. Il laisse faire. La légende veut qu'il eût en main deux rapports le 9 thermidor : l'un en faveur de Robespierre, l'autre en faveur des conjurés : C'est probablement faux.
Son activité politique post-thermidor dépasse le champ d'étude du site qui nous occupe. Elle ne retrouvera de toutes façons jamais plus le même rayonnement.
A la mort de Robespierre, Barère est un des seuls à continuer à défendre le grand Comité et à s'opposer à son démantèlement progressif. Mais c'est une victoire perdue. Descendu de son perchoir, il devient la cible exposée de tous les mécontents et l'un des symboles de la politique sociale et terroriste montagnarde qui n'a plus les faveurs de la "nouvelle" alternance.
Barère tente de ne pas quitter le circuit politique ; il va de 1794 à 1830 de proscriptions, en fuites, emprisonnements, ré-apparitions, et invalidations d'élection.
En 1830, bien que régicide, il est sous sous Louis Philippe conseiller général pendant 10 ans. Il laisse à la postérité ses "Mémoires" et meurt dépouillé de ses biens par sa famille à Tarbes en 1841.
Un grand opportuniste, oui ; je l'avais écrit il y a quelques années dans une première notice biographique. Barère fut aussi un acteur infatigable de la Révolution.
Je propose en dernier mot la citation de Durand-Maillane, peu suspect de sympathie pro-terroriste : "Il faut rendre justice à ce député trop mal récompensé de son zèle et de ses travaux ; aucun autre n'a si bien raisonné sur toutes les affaires politiques en révolution."
© Philippe Royet 1996-2007 |